Créer un blog Présentation

Nom du blog :
cahierscotentin
Description du blog :
actualité littéraire des Cahiers du Cotentin. Publications de Michel Lebonnois et évènements
Catégorie :
Blog Livre
Date de création :
11.12.2006
Dernière mise à jour :
03.07.2008
RSS

Rubriques

>> Toutes les catégories <<
· Clic, Claque (1)
· Destins (5)
· Expressions LIBRES (3)
· Interstice (1)
· L'ours (4)
· la Maison qui chante (4)
· La Vierge des Morts (5)
· Les Vieux dangers (3)
· poèmes Cédric (4)
· Quand le Nez de Jobourg... (1)
· Rien à Perdre (4)
· RONDS-POINTS (1)

Navigation

Accueil
Livre d'or cahierscotentin
Créer un blog
Contactez-moi !
Faites passer mon Blog !
Mes blogs et sites préférés

Billets les plus lus

· Clic, Claque!
· nouvelles
· Clique, Claque
· La Maison qui chante 1er épisode
· à lire d'urgence
· Le Secret d'Omonville
· 3ème épisode
· poème plus
· 18 janvier, suite
· Une Nouvelle

Statistiques



Ajoutez aux favoris 20 derniers commentaires

Bonjour
06.05.2008
Atchoum !
29.04.2008
Je viens t'inviter
16.04.2008
dur dur de lire l'heure de nos jours
07.04.2008
Tout simplement Bravo !
06.04.2008
bonjour !
07.03.2008
Lu d'une traite avec plaisir et intérêt
22.02.2008
Et l'homme qui a vu l'ours du Cotentin !!
17.02.2008
partager nos blogs
27.01.2008
C'est ça la vie !
14.01.2008
Prix Edgar faure 2008
30.11.2007
ça donne envie !
29.10.2007
rôle du papa
09.10.2007
Pas mal!
26.09.2007
Prix Edgar Faure
05.09.2007
Rien à perdre
12.06.2007
Un pied de nez à la morosité
12.06.2007
super mignon
28.05.2007
Vas-y Dadou!
22.05.2007
quel rebondissement!
16.04.2007
RSS

Blogs à découvrir :

· clameurs
· louvianne
· histoires
· diluc
· meditations
· 1000manga
· rigellasanis
· shaqoneil32
· tsubasa
· abcdifeditions

Destins dernier épisode

Posté le 31.07.2007 par cahierscotentin
Déjà la fin de cette aventure.


Par des petites caches entre les clos, ils continuent leur chemin ; Sarah ne lâche pas la main de Julien, mais elle ne tremble plus. Devoir affronter un vrai danger semble lui donner des forces :
- “ Ça va ? s’inquiète julien
- Ça va ! Et puis d’abord, je n’ai pas peur, je suis un garçon !
- Tu m’étonnes ! C’est quand il y a du danger que tu te mets à rire !
- En vérité, je suis morte de trouille ! Marche !
Victor s’est arrêté près de la barrière d’un champ :
- “ Vous voyez la petite grange ? Entrez là ; vous y trouverez de quoi manger ; je ne sais pas combien de temps vous allez rester là, ma mission est finie. Je ne sais pas qui viendra vous chercher, ni quand ; et vous avez déjà oublié comment vous êtes venus !
- Alors adieu ! Et merci ! Après la victoire, nous reviendrons vous présenter nos enfants !

Victor a disparu à l’angle du chemin, et ils sont entrés dans le bâtiment ; une table sur laquelle du pain et des pommes, un pichet d’eau, et dans un coin, une paillasse où s’allonger. Il n’y a plus qu’à attendre. Tant qu’il reste un peu de jour, ils mangent un morceau de pain et une pomme ; puis ils s’allongent et s’endorment rapidement, tout contre l’un de l’autre car le froid les gagne.

Un bruit réveille Julien ; la nuit est noire, mais il entend des pas tout proches, et la porte s’ouvre. Un filet de lumière émanant d’une lanterne sourde vient se poser sur lui.
– “ Bonjour jeunes gens, c'est l'heure.
– Bonjour ! Où va t-on ?
– Tu es trop curieux mon garçon ! Il y a juste à me suivre et à faire exactement ce que je dis. Vous venez de loin ?
– Du sud de la Manche.
– Pourquoi être venus ici ?
– Parce que c’est là que celui qui m’a aidé m’a envoyé ; et puis j’avais déjà entendu parler de la Hague.
– Ah oui ? Par qui ?
– Il y a quelques années, par un bagnard qui rentrait chez lui. Il a parlé fraude avec mon père. Lui c’était le tabac, mon père, c’était la goutte ; ils se sont bien entendus ! Il en a ramené un peu.
– Tu es un peu trop bavard, garçon, mais tu m’intéresses. Il est donc rentré ! … Comment s’appelle ton père ?
Louis a continué de faire parler Julien pendant que Sarah s’éveillait, difficilement d’abord, puis elle s’était levée d’un bond en prenant conscience de la présence.
- “ Alors ça y est, c’est le passage ?
- On va y aller, oui. Tu n’as pas peur ?
- Pas plus que toi, gros malin !
Louis leur a mis dans la main une ficelle dont il garde un bout :
- “ C’est notre fil d’Ariane. surtout ne le lâchez pas ; il ne s’agit pas que je vous perde !
Il a fermé la lanterne et ils sont sortis. Ils marchent en file indienne, reliés par cette ficelle. Leurs yeux s’habituent doucement à l’obscurité ; Louis marche comme s’il y voyait et les renseigne sur les obstacles. Ils devinent maintenant les murets qui bordent le sentier qu’ils suivent. Ils marchent ainsi une demi-heure. Louis s’est arrêté :
- “ Un petit peu de sport maintenant. Il va falloir descendre le long d’une corde.
- Ça va aller, Sarah ? demande Julien
- Ne t’en fais pas, j’irai où tu vas !
- Sarah ? J’avais cru que vous étiez deux hommes !
- C’est à cause des vêtements.
- Ça m’est égal, mais il y a après une autre descente plus longue…
- Ça ira !

Une fois dans la grotte, Louis à rouvert la lanterne :
- “ Où sommes-nous ? demande Sarah
- Tout près de l’Angleterre, madame la curieuse. Ne bougez pas et silence total !
Louis s’est éloigné vers le fond de la grotte ; il a emporté avec lui la lanterne qui donne un fin rai de lumière. Il revient après quelques minutes et les invite à le suivre en éteignant la lanterne qu’il pose au sol :
- “ Nous n’en aurons plus besoin. La patrouille vient de passer sur le chemin en contre-bas, j’ai donné le signal, il faut y aller. Une dizaine de mètres à descendre. J’y vais en premier, puis Sarah, puis Julien. Ne vous inquiétez pas de la corde, j’ai le temps de vous conduire et de revenir la ramasser. Ça ira ? Alors suivez-moi.

Il est descendu avec Sarah juste après lui ; il la guide dans la falaise qu’il connaît par cœur. Julien a attendu un peu avant de s’engager ; en quelques minutes angoissantes, ils sont sur le sentier.
- “ On reprend le fil d’Ariane et en avant !

Ils prennent le chemin de l’Etablette qui descend à flanc de falaise jusqu’à la plage de galets :
- “ Ne bougez pas de là, il n’y a aucun danger, la patrouille en a encore pour trois quarts d’heures, et le bateau va arriver. Adieu !

Avant qu’ils n’aient le temps de répondre, il a disparu. Ils entendent à peine ses pas qui montent rapidement le chemin. Quelques minutes après, une voix basse venant de la mer les appelle :
- “ Approchez un peu, guidez-vous sur ma voix ; ça y est je vous vois, ne bougez plus j’arrive.”
Une main s’est posée sur l’épaule de Sarah qui étouffe un cri :
- “ N’ayez pas peur, en route.”
Ils font quelques pas dans l’eau et montent dans une petite barque que l’homme dirige rapidement vers le large ; un bateau les attend. L’homme hisse la voile et le vent les porte vers le nord :
- Dans dix minutes, ce sera fini.
- Mais comment faites-vous tous pour y voir dans la nuit ?
- Peut-être avons-nous quelque chose des chats… Nos yeux sont habitués. Depuis que je suis tout petit, je pars en mer au milieu de la nuit ; une étoile me suffit comme lanterne. Attention, nous y sommes !

Il affale la voile, en laissant juste assez pour cacher le côté babord :
- “ Restez derrière la voile, ne dites rien. Dans un instant quelqu’un va venir vous chercher. Adieu !

Ils l’entendent qui jette à l’eau ses casiers ; au même instant, un bruit dans l’eau les fait se retourner : une petite trappe éclairée s’est ouverte dans la mer !
- “ Descendez, vite “
Sans autre explication, ils enjambent le plat-bord et disparaissent dans l’écoutille qui se referme sur eux :
- “ Bienvenue à bord !
- Mais enfin, où sommes-nous ?
- En Angleterre madame ! Enfin, à bord d’un sous-marin de sa Majesté. Encore quelques heures et vous serez à Londres.
- Vrai ? Oh, merci !
- Maintenant calez-vous sur ce semblant de siège, et ne bougez plus ; nous avons peu d’espace, ne nous gênez pas dans la manœuvre.

Ils se sont serrés l’un contre l’autre dans le coin indiqué, et se sont endormis, bercés par le ronronnement à peine perceptible des moteurs électriques.



--

destins 4ème épisode

Posté le 26.07.2007 par cahierscotentin
j'ai failli vous oublier ! Un peu débordé par les petits-enfants...

Julien s’est levé à l’aube comme à son habitude. Il recherche sur sa peau, dans ses mains le souvenir de la caresse, de l’odeur de Sarah qui dort avec aux lèvres un sourire apaisé. Il descend rejoindre Jules et Albertine qui mangent un bol de soupe avant de partir à la traite :
- “ Alors mon garçon, bien dormi ?
- Merveilleusement ; ça faisait trois nuits que je n’avais pas fermé l’œil…
- Sûr qu’on est mieux dans un lit.
- Je viens traire avec vous.
- C’est pas de refus. Albertine, si t’as autre chose à faire, Julien va m’aider pour la traite.
- Merci mon garçon, du temps qu’il fait !
- Madame Albertine, auriez-vous quelques vêtements pour Sarah, des restes de votre fille ? Elle n’a que ce qu’elle portait hier soir, et ce n’est vraiment pas ce qui convient ici.
- Elle n’est guère plus grosse que n’était ma fille à quinze ans ; je vais lui trouver ce qu’il lui faut !
- Merci.
- Mange donc ta soupe, Jules t’attend.

Quand il rentre de la traite, Sarah est là, vêtue d’une jupe de drap et d’un pull de grosse laine, radieuse. Ils s‘attardent un instant à l’écart :
- “ Dommage que ce ne soit que pour quelques jours, on est bien ici !
- Oui, vivement ce soir…
- Ah, ce soir, tu resteras sage…
- Qu’est-ce qu’il y a ? Tu ne veux déjà plus de moi ?
- Tu sais quand même que c’est en faisant l’amour qu’on fait les bébés…
- Ben oui, quand même.
- Eh bien hier soir, c’était encore sans risques, mais maintenant, il faudra un peu de patience.
- T’es sorcière ou quoi ?
- Non idiot, mais mon père est médecin, il m’a tout bien expliqué, et je sais quand je suis fertile ou pas. Quand nous déciderons d’avoir un enfant, je te le dirai ; mais je ne crois pas que ce soit le moment.
- Pas vraiment, non, je suis bien d’accord, surtout qu’on n’est pas vraiment mariés…
- Tu es froussard, ou tu es puritain ?
- Sans doute un peu les deux.

Ils se sont embrassés en riant. Ce rire heureux a duré une semaine, et puis un homme est venu les chercher un mardi soir à la nuit tombante, pour les emmener à Helleville où il les installe dans la sacristie :
– “ Ici c’est chez moi ; je suis le sacristain. Demain, c’est un autre qui vous emmène ”
– Qui donc ?
– Je n’en sais rien ; mon travail était juste de vous amener là. Bonne nuit et adieu.

Avec l’angoisse ajoutée au froid de la nuit, ils ont eu bien du mal à dormir malgré les couvertures du bedeau. Ils se sont assoupis à l’aube, peu de temps avant que Victor accompagné d’un autre gendarme en uniforme les réveille ; pendant que son collègue les attend à l’extérieur, Victor leur explique qu’il ne veut pas que ses beaux-parents sachent le rôle qu’il joue, mais que c’est le meilleur moyen pour passer inaperçus que d’être en compagnie des autorités. Julien n’est qu’à moitié rassuré par la tournure de mystère que prend ici leur aventure, Sarah tremble comme une feuille.

Ils ont pris dans le bourg d’Helleville le car de 7 heures pour Beaumont, en passant par Biville et Vauville ; Sarah est le nez collé à la vitre pour ne rien perdre du paysage que ses yeux de petite parisienne n’avaient pas même imaginé. Dans la descente du Thot, elle s’accroche au bras de Julien :
- “ Regarde, la mer ! Que c’est beau ! ”

Au-delà des dunes, le passage de la Déroute est couvert de moutons blancs. Julien non plus ne connaît pas la mer ; il est allé une fois en pèlerinage paroissial au Mont Saint Michel et c’est tout.
– “C’est aussi la première fois que je vois ça ; oui vraiment, qu’est-ce que c’est beau ! ”
– C’est par où l’Angleterre ?
– Par là vers le nord.
– Mais comment allons-nous traverser ?
– Victor nous le dira sans doute.

Ils sont descendus à Beaumont ; le temps que le car aille jusqu’à Auderville et revienne, ils ont le temps de prendre un verre ; ensuite le collègue repartira et Victor s’occupera de remettre Julien aux autorités de TODT, à Jobourg, après quoi il passera voir sa sœur qui habite Beaumont pour lui confier Sarah. Il reviendra demain par le car. C’est la version officielle pour le collègue qui ne pose pas plus de questions. Dès qu’il est parti, Victor leur explique qu’ils vont devoir faire un bout de chemin à pied, six kilomètres, mais qu’il doit d’abord passer une tenue civile et pour ça, il faut qu’il aille vraiment chez sa soeur qui habite à la sortie du bourg ; ici, un gendarme attirerait trop l’attention. Il va lui raconter une histoire, qu’il vient faire visiter la région au fils d’un ami et sa femme, et qu’il veut les emmener dans les rochers d’Herquemoulin. Pour ça, ce serait bien qu’elle prête à la petite dame un pantalon de son fils et des bottes.
- “ Pour me changer, j’ai toujours des vêtements chez elle, ça m’évite de trimballer un bagage. Si je venais en civil, je devrais payer le car ! Elle va me croire sans hésiter, et en plus elle va nous payer la collation !
- Vous venez souvent par ici ?
- Vers Vauville, oui ; mais c’est la première fois depuis plus de dix ans que je vais retourner jusqu’à Jobourg… Mon père habite là !
- Il s’est passé quelque chose entre vous ?
- A chacun sa vie, tu veux bien ?
- Excusez-moi.

Tout s’est passé comme prévu. Entre Victor redevenu un pêcheur de la Hague et son paysan de Julien, Sarah à l’air d’un adolescent dans son pantalon de grosse toile un peu large pour elle, rentré dans des bottes dans lesquelles ses pieds flottent malgré le rembourrage de vieux journaux ; elle a gardé le gros pull bien chaud d’Albertine, et a caché ses cheveux dans un bonnet de laine rouge comme en portent les marins. En partant, elle rit encore de son image dans la glace de la grande armoire, dans la chambre de cette brave femme tout en sourires et en gentillesses, admirative devant son frère. Ils ont marché deux heures en empruntant dans la lande des chemins abrités par des murets de pierre, prenant l’attitude courbée de Victor qui régulièrement leur fait signe d’arrêter, part un peu en avant, revient leur faire signe d’avancer. Ils aperçoivent de temps en temps la mer au loin comme au fond d’un ravin :
- “ Nous sommes donc très haut ici ? demande Julien
- A plus de 150 mètres au-dessus de la mer ; là où je vous mène, la falaise fait pas loin de 100 mètres, 300 pieds comme on dit ici.
- Mais comment allons-nous descendre ? Il faut bien rejoindre un bateau ?
- Ne vous inquiétez pas, celui qui vous y mènera connaît tout ça les yeux fermés !
- Vous croyez qu’il y a des allemands ?
- Pourquoi penses-tu que je prends tant de précautions ?

A ce moment, ils entendent un bruit de moteur vers le nord ; une sirène se met à hurler, et des tirs de mitrailleuses claquent dans le silence de la campagne ; un avion aux couleurs anglaises passe presque au-dessus d’eux, et disparaît vers la mer.
- “ Un vol de reconnaisance. Ils viennent faire des photos.
- Les tirs étaient plutôt proches ?
- Nous sommes à moins d’un kilomètre de Jobourg ; le camp allemand est là. Nous allons maintenant couper vers la mer.

Destins 3

Posté le 18.07.2007 par cahierscotentin
Voici le troisième épisode attendu...

J'aime bien quand il y a des commentaires...

Bonnes vacances

Destins 3

Posté le 18.07.2007 par cahierscotentin
Victor sait quand il doit arrêter de poser des questions. A son brigadier qui vient d’entrer, il montre la convocation remise par Julien :
- “ Qu’est-ce qui leur prend à Brécey ? On ne sert pas d’agence de recrutement pour les nazis ! Manquerait plus que ça !
- Je vais m’en occuper. Je dois aller à Beaumont un de ces jours voir ma sœur, je les emmènerai.
- Mais la fille ?
- Ils ne veulent pas se quitter…
- Bah ! Pourvu qu’ils s’en aillent !
Victor prend Julien à part :
- “ Le collègue de Brécey a été imprudent, mais c’est sans conséquences, le brigadier est un brave homme. Je vais vous emmener dans une ferme retirée où vous resterez jusqu’au vol du papillon ; je viendrai vous chercher quand ce sera le moment ”

Ils ont attendu un moment que Victor puisse s’occuper d’eux. Vers dix heures, il est venu les chercher, et les a conduits avec le fourgon de la gendarmerie jusqu’à la ferme de la Beauce, une grande ferme isolée au fond d’une chasse au sud d’Helleville, tenue par ses beaux-parents. Ils ont depuis longtemps convenu qu’ils l’aideraient “ s’il fallait sauver des gens ”. Pour qu’il n’y ait pas de problèmes avec la morale, il les présente comme mari et femme, “deux gosses qui viennent de se marier et qui ne veulent pas être séparés par la guerre ”. Ici, on sait quand il ne faut pas poser de questions. Toute personne en souffrance est la bienvenue.
- “ Dame, faudra nous aider un peu ! On est tout seuls depuis que la fille a marié ce gars-là, et que notre fils est prisonnier en Allemagne.
- Y a pas de problème, monsieur, ça va même me faire du bien de m’y remettre.
- T’es pas d’ici toi ma petite ; à voir tes mains, t’as pas l’air d’avoir beaucoup appris à travailler.
- C’est la première fois que je viens dans une ferme, mais je sais coudre et repasser ; si vous avez du linge à réparer, profitez-en .
- Alors la mère va être contente !
- Faut qu’on vous loge ; vous êtes bien mariés ?
- Victor vous l’a dit ! Il n’y a pas longtemps…
- Drôle de voyage de noces que vous avez là ! Alors on va vous donner la chambre du fils ; ça ne lui fera pas tort, et vous serez bien. Mais sûr le pauvre petiot qu’il serait mieux dans son lit ici que là où qu’il est. Il n’a que vingt trois ans…
- Et vous le savez, où il est ?
- On a reçu une lettre, sur un papier des allemands, où il disait qu’il était loin, au-delà de Berlin, et il y a une adresse, mais c’est un secteur militaire, alors on ne sait pas vraiment où c’est.
- Il faut espérer, ça finira bien un jour.
- Merci, t’es un bon gars. Moi, c’est Jules, et ma femme, c’est Albertine.
- Et nous, Julien et Sarah.
- Sarah, la femme d’Abraham, la mère de tous les peuples… Tes parents doivent être de bons chrétiens pour t’avoir confié un tel destin !

Sarah a souri, mais n’a pas répondu, surprise qu’un paysan au fond de sa campagne ait une telle culture biblique. Comment réagirait-il si elle lui disait qu’elle est juive ?

Après le repas du soir, une bonne soupe de légumes et un morceau de fromage, ils sont montés dans leur chambre. Julien se sentait gêné de dormir avec elle, dans un lit. Dans la grange, ça n’était pas pareil, ils n’ont fait que se réchauffer :
- “ Je vais dormir par terre, ne te soucie pas de moi, j’ai l'habitude de dormir à la dure…
- Pourquoi ? Je ne vais pas te manger ! Et puis Victor nous a mariés !
- C’est pas pareil !
- Et si moi je veux être mariée avec toi ? Tu m’as sauvé la vie, tu es gentil, tu es plutôt beau gars, je ne veux plus te quitter.
- Tu es la première qui me fait une vraie déclaration d’amour.
- A moins que tu ne veuilles pas de moi ?
- Faudrait être difficile ! Je ne sais pas ce qu’en dirait mon père ; il rêvait de me marier à la fille des voisins, une vraie paysanne, courageuse mais plus ronde et plus rouge que toi… et pas bien maline !
- Allez viens mon homme. Victor l’a dit, nous sommes mariés ! Quand tu auras gagné la guerre, on arrangera ça…
- Mais David ?
- C’était un ami d’enfance ; peut-être qu’on se serait mariés, je ne sais pas. Ils l’ont pris, et je sais qu’il ne reviendra pas ! Aide-moi à ne pas en souffrir ! David, mes parents… ! Il n’y a que l’amour pour me sauver de cette douleur là !

Elle s’est collée contre lui, le déshabille. Il frémit. Il n’a jamais approché une fille ; à part les grivoiseries des soirs de batterie, il ne connait rien à l’amour :
- “ Laisse-moi faire, je vais t’apprendre ; tu vas voir, ça vient tout seul.”

Elle lui a pris sa main qu’elle a posée sur son ventre ; elle a dû le pousser un peu pour qu’il descende. Il a frissoné en caressant sa peau soyeuse, doucement ; ses doigts se sont crispés quand il a senti la douce toison, il a encore pensé aux agneaux, si chauds ; pendant ce temps, la main de Sarah s’est attardée sur son sexe, et son corps a compris avant sa tête ce qu’il avait à faire ; ils se sont enlacés dans un gémissement commun et il a plongé à corps perdu dans les profondeurs brûlantes qu’elle ouvrait pour lui. Leur mariage a pris en un délicieux instant une réalité définitive.
- « Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe, Qui repose entre mes seins…
- Qu’est-ce que tu dis ?
- « Que tu es beau, mon bien-aimé, que tu es aimable ! Notre lit, c'est la verdure…
- « C’est beau ce que tu dis ! C’est un poème ?
- C’est dans la Bible, « Le Cantique des Cantiques » du Roi Salomon.
- Tu as lu la Bible ?
- Mon père nous en lisait un passage chaque soir ; le Cantique des Cantiques était son préféré. Il y a beaucoup de passages sur l’amour…
- Le curé ne nous a jamais appris ça au catéchisme !
Ils se sont endormis en riant.

Suite 2

Posté le 10.07.2007 par cahierscotentin
Je vois que vous avez noté ! Nous sommes le 10, et voilà donc la deuxième partie...

Si vous aimez, n'hésitez pas à me commander "DEROUTE"...

A la semaine prochaine...

suite 2

Posté le 10.07.2007 par cahierscotentin
A Coutances, il leur faut changer de train, prendre la micheline qui part vers Cherbourg en passant par Périers, Lessay, La Haye du Puits, Saint sauveur le Vicomte, Bricquebec et rejoint à Sottevast la ligne Paris-Cherbourg.
- “ Pour aller chez mon ami, il faudra descendre à Bricquebec ; ce serait dangereux d’aller jusqu’à Cherbourg ; il paraît que les allemands ont fait partir tous les habitants !
Sarah n’a rien dit ; elle reste appuyée sur son épaule, il la sent qui tremble un peu. De froid ? De peur ? Il lui caresse doucement les cheveux, comme il le fait à la ferme avec les agneaux nouveaux-nés.

Ils arrivent à Bricquebec en fin d’après-midi ; il reste une petite heure avant la nuit et Julien veut avancer le plus possible vers Les Pieux :
- “ Qu’allez-vous faire maintenant ? Je dois aller à pied jusqu’à une ville qui s’appelle Les Pieux, à quinze kilomètres…
- Ne me laissez pas toute seule, que voulez-vous que je fasse ici ! Ça ne ressemble même pas à une ville ! Je n’ai jamais quitté Paris… Emmenez-moi où vous voulez, mais emmenez-moi ! S’il vous plaît !
Elle a pris sa main dans les siennes et le regarde de ses yeux apeurés, les mêmes qu’à Folligny. Il pense qu’il s’est sérieusement entravé en l’aidant ; mais c’est trop tard. Pourra t-il l’emmener avec lui en Angleterre ? Il regarde ses chaussures de citadine…
- “Il va falloir marcher !
- Et alors ? Dans Paris, il faut bien aussi que je marche…
- Comme vous voulez ! Alors on y va. On marche une heure, et on trouve une grange pour la nuit ; on finira la route à l’aube.

Elle a laissé sa main dans celle du garçon, et c’est ainsi qu’ils prennent la route en direction de Cherbourg, lui dans ses habits de paysan, chaussé de solides chaussures faites pour affronter les cailloux du chemin, elle dans sa robe à fleurs et ses escarpins. Il lui a mis sa veste sur les épaules par dessus son gilet car à cette heure, c’est vraiment de froid qu’elle tremble. Il a sorti un pull de grosse laine rêche de son sac. Il faut monter la longue côte qui relie Bricquebec à Quettetot, et plus ils montent, plus il sent la main de Sarah se faire lourde dans la sienne ; il doit ralentir le pas. La nuit commence à tomber quand ils traversent le petit village de Quettetot ; c’est l’heure de la traite, ils ne croisent personne. A peine se sont-ils engagés sur la route empierrée en direction de Grosville que Julien aperçoit une grange à fourrage au coin d’un champ. Ils s’y installent ; de son sac, Julien sort un pain, des œufs durs, un saucisson, un camembert :
- “ Avez-vous mangé depuis hier soir ?
- Rien !
- Servez-vous.
- Juste un peu de pain…
- Mais non allez-y, prenez du fromage !
- Ça ne doit pas être kasher !
- Etre quoi ?
- Kasher ! Préparé en respectant les règles prescrites par la religion !…
- Moi, la religion ! Quand même, je ne mange pas de viande le vendredi, mais le reste ! Le curé n’a jamais parlé de la façon de préparer les aliments…
- Qui vous parle de curé ? Moi je vous parle du rabbin et de ma religion.
- Si vous voulez ; je n’y comprends pas grand chose. Vous avez dit que vous êtes Juive ? Je ne sais pas ce que c’est. Je ne vois qu’une jolie fille qui est avec moi ce soir. Et pour l’instant, si vous avez faim, mangez, ce que vous voulez mais mangez, parce que demain, il va falloir marcher encore bien dix kilomètres !
- Merci pour la jolie fille…

Elle a mangé un œuf et mordu dans le pain à belles dents.

Il fait maintenant nuit noire. Julien a nivelé le foin entassé en vrac pour y dormir ; le foin reste toujours un peu chaud. Il se roule dans sa couverture et cale sa tête sur son sac. Sarah le secoue doucement :
- “ J’ai froid !
- Oh ! Excusez-moi ! Je suis si fatigué !
- Laissez-moi un peu de votre couverture.
- Je n’ai jamais dormi à deux…
- Vous verrez, on se tient chaud !
- Vous avez l’air de savoir…

Elle s’est serrée contre lui sans répondre. Et puis tout bas elle lui dit : “ Il s’appelait David ; lui aussi ils l’ont emmené ”. Julien sent des larmes qui roulent dans son cou, là où elle a posé sa tête. “ Dormons, on a encore de la route à faire ; après on verra.” Elle a glissé sa main sous son pull, sur sa peau, et il s’endort en frémissant de cette caresse qu’il ne connaît pas. Il s’est réveillé vers cinq heures, comme il en a l’habitude à la ferme ; la main de Sarah est toujours là, bien au chaud contre sa peau. Il ose un baiser sur ses cheveux, elle ouvre un œil : “ Alors, dormir à deux qu’est-ce que tu en dis ? ” Le tutoiement l’a surpris ; il n’ose pas répondre, lui dire qu’il ne s’était jamais senti aussi bien, que si elle voulait, il aimerait que ça dure, longtemps ; pas encore ; ils doivent d’abord sauver leurs vies.
- “ Il faut que je te dise ; je ne vais pas chercher du travail…
- Ah non ? Mais alors que viens-tu faire par ici ?
- Je ne veux pas aller travailler pour les allemands ; alors j’ai décidé d’aller me battre ; je rejoins la France Libre en Angleterre.
- Mais comment ?
- Je n’en sais rien, mais j’ai une adresse. J’espère que tu pourras venir aussi… enfin si tu veux ?
- D’abord, je ne sais pas quoi faire d’autre maintenant que je suis ici ; ensuite, du moment que cela me met à l’abri des nazis ! et puis surtout, je me sens bien avec toi, et j’aimerais que tu me gardes encore, un peu…

Ils ont mangé un morceau de pain tout en parlant et sont prêts à reprendre la route dans l’aube qui a du mal à naître à travers le crachin qui tombe dru. Ils marchent protégés par la couverture qu’ils ont jetée sur leurs épaules rapprochées. Les escarpins de Sarah sont rapidement détrempés, mais elle n’y pense pas. Tout contre Julien, elle est bien.

Les Pieux, enfin ! Ils sont arrivés vers huit heures à la gendarmerie. Au gendarme qui leur ouvre la porte, ils demandent à voir Victor :
- “ C’est moi, Victor, qu’y a t-il pour votre service ?
- Je voudrais savoir “quand le papillon va t-il butiner ?” .
- Pourquoi me demandez-vous ça ?

Julien lui donne alors la convocation remise par le gendarme de Brécey. Victor reconnaît la signature et comprend ce qu’on attend de lui :
- “ Vous avez des ennuis ?
- Si vous considérez d’être obligé de partir travailler en Allemagne comme des ennuis, alors oui, j’en ai.
- Et vous voulez passer en Angleterre ?
- Dans la cave de mon père, on écoute Radio-Londres. Je veux rejoindre la France Libre.
- Et la demoiselle ?
- Je ne la laisse pas seule ici ; elle est en danger de mort.

Pour vos vacances

Posté le 03.07.2007 par cahierscotentin
Vos visites sont nombreuses en ce moment. En attendant la reprise des "Rencontres autour d'un Verre" le 28 septembre, dans un nouveau bar car Bruno et Colette ont vendu le "Gré du Vin", je vous offre pour occuper vos vacances un extrait de "DEROUTE - Ombres - Destins", en cinq épisodes : l'histoire de Julien et Sarah.

"Les gendarmes sont arrivés très tôt ce matin du lundi 16 mars 42 à la ferme de Brécey.

Quand Joseph, le patron, les a vus entrer dans la cour, il a pensé à la goutte, que le bagnard ou quelqu’autre jaloux l’avait donné. Mais non, les gendarmes lui demandent où est son fils Julien ; matois le bonhomme leur dit qu’il l’a envoyé aider son beau-frère de Saint-Pois qui a une coupe de bois dans la forêt de Saint-Sever ; il doit rentrer dimanche.
- “ Faudra nous l’envoyer !
- Qu’est-ce qu’il a fait ?
- Ordre des autorités ; tous les garçons de plus de 20 ans doivent se porter volontaires, sinon ils seront déclarés déserteurs.
- Pas pour se battre !
- Non, pour aller travailler pour les Allemands, en Allemagne ou en France, là où ils ont besoin d’ouvriers ; chaque jeune volontaire fera libérer un prisonnier.
- Mais j’ai besoin de mon fils !
- Vous êtes comme tout le monde.

Dans la soirée, Joseph est surpris de voir revenir seul le plus jeune des gendarmes, un grand gars au visage sympathique, bien qu’encore un peu gêné aux entournures dans son uniforme :
- “ Qu’est-ce que vous voulez encore ! Il est pas rentré, Julien, il ne rentrera que dimanche ! Et puis qui êtes-vous, je ne vous ai encore jamais vu, que deux fois aujourd’hui ?
- Je viens d’arriver en poste ici il y a trois jours. Avant j’étais aux Pieux.
- Et alors ! C’est-y que vous faites comme le nouveau vicaire, vous faites la tournée pour connaître les gens ?
- Ce n’est pas vraiment ça, c’est rapport à votre fils ; je ne pouvais rien dire devant mon chef, mais là, j’ai fini mon service. Si je reviens, c’est pour vous dire que si vous ne voulez pas que Julien parte en Allemagne, je peux vous aider, mais il va quand même devoir partir ; s’il n’y a pas assez de volontaires, ça finira bien par devenir obligatoire, et alors ce sera la prison ou un camp pour les réfractaires. Si vous préférez qu’il aille aider la France, alors faites-lui passer ce mot qui lui explique comment faire ; surtout qu’il l’apprenne par cœur et qu’il le détruise. Il faut qu’il aille jusqu’à la gendarmerie des Pieux, et qu’il dise qu’il a un message de Fernand pour Victor, c’est un collègue. Il devra lui demander “ quand le papillon va t-il butiner ? ”. L’autre saura quoi faire. C’est écrit sur le papier, mais surtout qu’il ne le garde pas avec lui. Je lui ai préparé aussi une convocation pour se présenter à la gendarmerie des Pieux pour s’engager, au cas où il aurait un contrôle. Qu’il le donne à Victor ; il le détruira après son départ.
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
- C’est comme vous décidez ; mais c’est l’Angleterre ou l’Allemagne. Rester, il ne peut pas.
- Sûrement pas l’Allemagne !
- A vous de voir, mais ne tardez pas.

Dès que le gendarme est parti, Joseph est allé ouvrir le caveau à goutte.
- “ Julien ! Viens voir !
- Qu’est-ce qui se passe ? Sont-ils partis ?
- Tu disais que tu préférais partir en Angleterre plutôt que de t’engager avec les boches. Es-tu toujours décidé ?
- Plus que jamais.
- Alors, tiens.

Joseph lui donne les papiers du gendarme et lui explique les consignes :
- “ Tu dois apprendre par cœur ce qui est écrit sur ce papier ; n’oublie rien, surtout pas le mot de passe. Garde bien sur toi ta convocation, avec tes papiers d’identité pour les contrôles. Comment vas-tu aller ?
- J’ai des papiers en règle, une convocation officielle, rien ne m’empêche de prendre le train ou le car ; ne t’inquiète pas, je vais me débrouiller ; je ne comprends rien à tout ça, j’espère que ce n’est pas un piège. Mais au moins j’aurai essayé.

Il est parti dès le lendemain matin, emportant un petit baluchon de vêtements roulés dans une couverture et un sac de provisions, de quoi tenir deux ou trois jours. Par le car de sept heures et demie, il a rejoint Avranches où il a pris l’omnibus pour Coutances. A Folligny, le train doit attendre vingt minutes la correspondance avec le Paris-Granville ; Julien en profite comme les autres voyageurs pour se détendre les jambes et fumer une cigarette. Au moment où l’express s’immobilise dans le crissement des freins, il aperçoit à travers les jets de vapeur deux camions allemands qui arrivent sur l’esplanade de la gare. Alors qu’un groupe de soldats entre sur le quai, une jeune fille descend du train ; elle a l’air perdue à l’approche des soldats, regarde autour d’elle. Julien la trouve jolie bien que sa tenue, un gilet de laine sur une robe à fleurs, ne soit guère adaptée ni à la saison ni à la région ; il pense qu’elle doit venir de Paris. Elle est menue, des cheveux châtains descendent en boucles sur ses épaules, son teint pâle fait ressortir ses yeux noirs ; à ce moment, Julien remarque son air d’animal traqué ; sans hésiter, il va vers elle, la prend par la taille, l’embrasse au moment où les soldats arrivent près d’eux et la fait monter dans le train de Coutances avec lui. Un soldat l’attrape par la manche, lui demande ses papiers. Julien lui présente sa carte d’identité et sa convocation portant le tampon de la gendarmerie ; le soldat montre la jeune fille qui s’est éloignée dans le wagon ; Julien commence à lui expliquer qu’elle est sa fiancée, qu’elle l’accompagne. Sur un coup de sifflet, le train démarre, et prend de la vitesse malgré les signes du soldat…

Julien rejoint la jeune fille :
- “ Excusez-moi, mademoiselle, j’ai cru comprendre que vous aviez peur des soldats ; j’ai fait ça sans réfléchir, je suis désolé.
- Je vous remercie au contraire, je n’ai pas de papiers, j’ai dû quitter Paris précipitamment. Vous avez vu comment je suis habillée !
- Du temps qu’il fait, vous devriez avoir un manteau !
- J’en avais un , je l’ai jeté !
- Jeté ? Du froid qu’il fait !
- Oui, dans une ruelle…
- Mais pourquoi ?
- A cause de l’étoile !
- L’étoile ?
- Vous êtes donc à ce point ignorant de ce qui se passe ailleurs ?
- Je le crains, oui.
- Alors je vais devoir vous raconter.
- Je m’appelle Julien…
- Et moi Sarah. Pourquoi voyagez-vous ?
- Je vais voir un ami dans la Hague.
- La Hague ?
- Oui, tout à la pointe de la Presqu’île. Il va m’aider à trouver du travail.
- Parce qu’il y a du travail par ici ? Moi, je suis étudiante.
- Pourquoi avez-vous dû partir ainsi ?
- Quand je suis rentrée chez mes parents hier soir, la police allemande sortait de l’immeuble ; mes parents étaient avec eux ; ils les ont fait monter dans un camion. Mon père m’avait prévenue que cela arriverait sans doute un jour, comme aux autres ; si par chance j’y échappais, je devrais fuir sans me retourner. Deux soldats sont restés dans l’immeuble, j’ai compris qu’ils m’attendaient, alors je suis partie. J’ai jeté mon manteau sur lequel était cousue l’étoile de David, identifiant les juifs. A la gare Montparnasse, je me suis cachée dans un wagon ; je me suis endormie. C’est le départ du train qui m’a réveillée. Je n’avais aucune idée d’où il m’emmenait, mais c’était sans importance ; j’ai décidé de rester dedans le plus longtemps possible. J’ai pu échapper au contrôleur, mais à cette gare, quand j’ai aperçu les camions de soldats, j’ai eu peur ; je suis descendue, mais ils étaient déjà là, et sans vous…
- Mais que vous auraient-ils fait ?
- A Paris, il arrêtent tous les juifs. Pas ici ?
- Je ne sais pas …
- Je suis juive, comme mes parents. Où les ont-ils emmenés ?

Elle s’est mise à pleurer doucement. Julien ne sait pas quoi faire ; il passe son bras sur ses épaules, elle pleure contre lui. Il n’a jamais osé toucher une fille de cette façon ; il se dit que c’est à cause de la guerre, de sa décision d’aller se battre.

Le Secret d'Omonville

Posté le 12.06.2007 par cahierscotentin
SORTIE LE 15 JUIN : "LE SECRET D'OMONVILLE"
242 pages - 10 euros

Deux extraits d'introduction pour vous mettre en appétit :

"A Montbray, petite baronnie du Comté de Chester et d’Avranches, le château était construit sur un éperon entre deux modestes ruisseaux, presque au sommet de la colline verdoyante qui dominait la vallée. Simple tour de bois carrée haute d’une dizaine de mètres, entourée d’une première enceinte circulaire en hauts troncs de chêne fermée par une poterne en granit du pays protégée par une barbacane, elle surveillait la route proche, ancienne voie romaine dont le dallage restait visible par endroits, reliant encore à cette époque Caen à Avranches, et au-delà la Bretagne.

Construit plus d’un siècle plus tôt par Geoffroy de Montbray, il était en cette année 1160 le fief du baron Egmont, chevalier normand de noble lignée, vassal du roi Henri II, fidèle à son roi et aux traditions de sa race. Il avait épousé en justes noces chrétiennes dame Alwine, fille d’un chevalier anglais proche de son oncle Robert, dont il avait un fils Tancrède ; mais la tradition normande autorisait qu’il partageât aussi la couche de la jeune et fort jolie Edith, sa « frilla », dame de compagnie de la baronne Alwine. Edith était en cette fin d’été sur le point de mettre au monde un petit bâtard de sang noble, tout comme l’était Guillaume le Duc vénéré.

Ainsi naquit Amaury, en ce 20 septembre 1160. Egmont s’était réjoui de cette naissance d’un second fils, gage de la perpétuation de son nom…
………………………….

29 décembre 1170
Les portes de la cathédrale s’étaient ouvertes avec violence, provoquant l’interruption inquiète des chants religieux ; un silence de mort avait pendant quelques instants accompagné l’irruption des quatre silhouettes massives dans le contre-jour du fond de la nef majestueuse. Thomas Becket qui présidait l’office s’adressa aux barons sacrilèges :
- « Messeigneurs, vous entrez dans la maison de Dieu où se tient un office sacré. Asseyez-vous en silence et priez. Nous parlerons après.
- Evêque arrogant, obéis à ton roi, ou acceptes-en les conséquences ! avait hurlé Réginald
Le cliquetis des épées sortant de leurs fourreaux avait couvert ses dernières paroles. Brutalement le silence fut brisé par les hurlements des barons déchaînés courant vers l’autel l’arme pointée. Seul Egmont de Montbray était resté figé au fond de la nef, effrayé par l’issue inéluctable de cet affrontement auquel il refusait de croire. Marchant derrière eux d’un pas angoissé, il appela aussi fort qu’il put :
- « Guillaume, Réginald, que faites-vous ! Arrêtez cette folie ! »
Sa voix se perdit, repoussée sous les voûtes altières par les injonctions de soumission dont les quatre barons accompagnaient leur course.

Fasciné, Amaury suivait les barons dans la nef latérale, de pilier en pilier. Il entrevoyait l’évêque qui les attendait, crosse tendue vers eux...Comme les hommes d’armes atteignaient les marches du chœur, il mit un genou en terre et cria comme Jésus en croix « Père, pardonnez-leur… » Il ne put en dire davantage. Sous les yeux horrifiés de l’enfant resté prostré derrière un pilier, les chevaliers avaient jeté l’évêque à terre et le frappaient l’un après l’autre en criant « Au nom du Roi » ; soudain, le plus brutal, Réginald Fitz-Ours, le saisit au col, le souleva comme un fétu et avec un hurlement de rage lui fendit le crâne d’un coup d’épée.

Les quatre ont alors frappé sauvagement…
Toute cette folie meurtrière n’avait duré que quelques minutes, qu’Amaury avait vécues les yeux écarquillés comme dans un cauchemar, fixés sur son père dont il devinait le désespoir. Il n’avait pas encore pu bouger de sa place ; il tremblait de tous ses membres, enfant effrayé par la fureur des hommes. Dans le calme revenu, le murmure des prières des prêtres prosternés remplaçait le tumulte.

C’est alors que l’écuyer aperçut la mitre qui avait roulé au bas des marches, dans l’ultime bousculade qui avait précédé l’irrémédiable forfait, petite mitre ordinaire en soie rouge moirée, qu’il portait quotidiennement quand il entrait dans la cathédrale. Sans plus réfléchir, l’enfant la ramassa comme on cueille une fleur et s’enfuit par une porte latérale…

Ronds-Points

Posté le 29.05.2007 par cahierscotentin
Allez donc visiter le site "http://www.sens-giratoire.com". On y trouve tous les ronds-points de France sauf un. Je leur ai promis de remédier rapidement à cette lacune car il joue un rôle important dans mon histoire. C'est à leur demande que je la mets sur mon blog, pour leurs visiteurs.

ROND-POINTS

En venant de la Hague, un premier rond-point vous attend pour vous faire entrer dans la Communauté Urbaine de Cherbourg. Il est une miniature d’un paysage de Gréville, avec sa barrière et le puits de Gruchy, immortalisé par Jean-François Millet. On le contourne tranquillement pour s’engager vers la ville. A la sortie du virage, l’odeur lourde du varech vous saisit à marée basse ; elle ne vous lâchera plus jusqu’à la Saline, emplissant les poumons des piétons marchant ou courant le long de la digue, des cyclistes fânant ou fonçant sur la piste cyclable, maudissant les piétons égarés. Mais avant cela, un deuxième rond-point veille à la bonne répartition des voitures à l’entrée d’Equeurdreville.

Là, on est tenté d’en faire plusieurs fois le tour, s’interrogeant sur la symbolique de son décor ; sur un fond de galets bétonnés, des pieux de bois se dressent, noirs comme des traverses de chemin de fer. A t-on voulu rappeler les “asperges de Rommel”, hérissant nos plages pour entraver le débarquement ? A moins qu’il ne s’agisse d’une allégorie maritime des colonnes de Buren, sans les rayures ? Il y a bien un petit quelque chose des bouchots à moules, mais ils sont plutôt plantés dans le sable.

Mon fantasme avec les rond-points, c’est d’imaginer, et cela me fait peur, qu’une voiture oublie de les enrouler et se précipite pour les traverser de part en part. Ce sont des choses qui arrivent ! Eh bien je peux vous assurer qu’avec celui-là, rien que d’y penser je ferme les yeux. Ses concepteurs n’ont laissé aucune chance au malheureux téméraire ! La dissuasion doit être efficace puisqu’à ce jour, personne ne s’y est frotté.

J’ai envisagé une autre hypothèse, plus “politique”. Les gens d’ici se souviennent qu’avant, ce rond-point était occupé par un bosquet, à l’origine quelques buissons colorés qui avec le temps avaient investit l’espace, s’étaient entremêlés, créant un genre de petit bois, que des adeptes de Robin transformaient en forêt de Sherwood à chaque manifestation anti-nucléaire, et particulièrement à chaque fois qu’un convoi de déchets radio-actifs cherchait à rejoindre le port. Tel le char à banc du Prince Jean récoltant les impôts, le convoi avançait escorté d’une armée de gardes mobiles, casqués et vêtus de noir, chargés de nettoyer les abords du chemin des terroristes. Imaginez-vous qu’un soir, aux informations régionales, alors que je suivais le reportage de l’évolution d’un convoi de déchets japonais, la caméra s’était trouvée idéalement placée pour assister et retransmettre en direct l’attaque des antinucléaires surgissant des bosquets les pancartes brandies, et la riposte de la soldatesque. En gros plan, on nous montre deux vaillants gendarmes rattrapant par les pieds un manifestant qui tentait de leur échapper en plongeant dans les buissons ; ils le traînent sur la chaussée et sans plus de ménagement le balancent sur la piste cyclable de l’autre côté ; heureusement, c’était marée basse sinon ils semblaient déterminés à le jeter à la mer ! L’individu était fort heureusement vêtu d’un épais blouson qu’on appelle “bomber”, noir dehors et orange dedans, qui dans le mouvement lui était remonté par- dessus la tête ; la caméra le suit tandis qu’il se relève en se frottant les côtes, et là stupeur : le robinesque protestataire, c’est mon fils ! La France entière vient d’assister en direct à la lutte de mon fils avec les rhinocéros du Prince Jean ! J’en pleurerais de bonheur. C’est vrai qu’on les a éduqués tout petits à être d’efficaces protestataires. Il me revient des images de l’époque où, chemise à fleur et barbe au vent, je l’emmenais dans sa poussette à travers les rues d’Equeurdreville saluer à grands cris la longue cohorte noire qui s’étalait en rangs serrés sur les fortifications de l’arsenal ; à défaut de leur lancer des fleurs, c’est notre langage alors qui était fleuri…

Donc j’ai formé l’hypothèse que, las de poursuivre des individus hostiles au progrès et à la civilisation dans les bosquets du rond-point, l’administration ( ne me demandez pas laquelle ! ) a dû considérer qu’en rasant tout et en y plantant des piquets, on réglait le problème ; allez donc vous cacher sur ce rond-point tel qu’il est aujourd’hui ; quoique s’ils avaient bien regardé mon fils, maigre comme il était à l’époque, je pense qu’un piquet lui suffisait ! Autre avantage, c’est que s’ils persistaient, on pouvait toujours les y attacher, aux dits piquets…

Enfin, je dois en être à quinze tours, il faut avancer.

Traverser Cherbourg n’apporte rien en matière de rond-point. Il y a bien celui de Poole, mais celui-là ne me fait pas peur puisque la route le traverse de part en part ! Aucun obstacle au milieu ! Il faut juste respecter les feux, quand même !

C’est au sortir du tunnel du Pont de Carreau que jaillit l’émerveillement. Combien de mes amis horsains m’ont posé en arrivant chez moi la même question ébahie : c’est quoi cette statue au milieu du rond-point ? Euh… laquelle ? Thémis ou l’autre ? Ah, parce qu’il y en a deux ? Oui, deux ! L’autre surveille l’entrée de la gare maritime ; la Loi et La Justice veillent sur Cherbourg ! Cadeau de la République ! Nous avions hérité il y a quelques années d’un grand homme ( à peu près 1,85 m) qui avait donc le bras long. Elu député de Cherbourg, et président de la CUC, il profita de son influence et de ses amitiés pour faire offrir à sa ville deux statues qui ornaient auparavant les abords de l’Assemblée Nationale, et qui s’étaient trouvées reléguées dans un coin de cour à l’occasion de travaux. Tout le monde se grattait la tête pour décider d’un usage pour cet encombrant rebus. Notre dynamique et généreux Olivier proposa donc une solution qui soulagea l’assemblée : offrons-les à Cherbourg, ils ont une imagination débordante, ils sauront bien quoi en faire. Au pire, ils les jetteront dans le bassin de retenue qu’il faut combler ! Ainsi fut fait, et vive la République ! Il se trouvait que deux ronds-points tout neufs attendaient d’être meublés, l’occasion fit le larron ! Croyez-vous que la ville lui en fut reconnaissante ? Même pas ; il dut prendre ses cliques et ses claques pour s’être offert une claque dans un meeting où sa clique lui faisait défaut. Pauvre Olivier ! Ce que je regrette le plus, ce sont ses inénarrables cravates qui avaient fort impressionné mon fils, pas le protestataire, l’autre plus jeune, quand avec son école ils attendaient les cendres de Bartok sur la coursive de la Gare maritime. Ah cette large cravate jaune flottant au vent, c’était d’un kitch ! …

Continuons notre visite des rond-points ; ceux du boulevard de l’est sont désespérants de platitude, à vous couper toute envie de vous envoyer dans le décor ! Celui de Pénesme qui devait faire le pendant extrême à celui de la Saline a toujours ses bosquets ; mais là ils n’intéressent personne : aucun convoi nucléaire ne s’est jamais aventuré jusqu’ici.

Donc, remontons l’axe nord-sud pour rejoindre le “Rond-Point André Malraux”. Celui-ci borne l’entrée de l’agglomération. Le touriste arrivant d’où il veut en Europe passe nécessairement là ; autant en profiter pour rendre hommage à un vrai grand homme. Je me demande cependant à chaque fois que j’y passe pourquoi a t-on affublé André Malraux d’un pressoir à pommes ? Si quelqu’un connaît la réponse …? Pour ce qui est d’alimenter mes angoisses, celui-là tient la première place. On a construit en son centre une montagne ! Ils ne devaient plus savoir quoi faire du surplus de remblai, et ils ont tout mis là : un authentique terril nordique au creux duquel est niché le pressoir à pommes et la petite stèle “Rond-Point André Malraux” ; si on le rate en venant de Valognes – il faudrait être gravement miraud mais ça arrive- , on va droit dans le mur. Personne ne s’y risque. Alors que de l’autre côté, il en est qui se laissent tenter ; régulièrement, des traces montent presque jusqu’au sommet, comme si leur auteur avait cherché à franchir la colline. Pauvre inconscient ! De l’autre côté, c’est un à-pic abrupt, au fond duquel se niche le pressoir ! En granit ! Heureusement, personne n’a gagné pour le moment ; ils essayent, mais inexorablement au bout de quelques mètres, la trajectoire s’incurve vers la droite, et revient sur la route en contrebas. Peut-être devrait-on mettre au sommet une cloche, comme dans ces jeux de foire pour les costauds où on lance à l’assaut d’un tremplin un lourd chariot ! Le gagnant est celui qui fait sonner la cloche ! Ce serait motivant, vous ne trouvez pas ?

En revenant vers Cherbourg, on découvre un spectacle champêtre et changeant. Une maisonnette éclairée la nuit, une charrette qui transporte tantôt des fleurs tantôt des pommes, les silhouettes en osier d’un cheval et d’un faucheur. Il m’est arrivé une aventure étrange à ce rond-point. J’étais parti un matin pour une réunion professionnelle à Saint-lô ou à Caen, peu importe. J’avais fait le tour du rond-point ; j’aime bien faire un tour, ça donne le temps d’admirer le travail des jardiniers qui se donnent du mal pour nous ; la lumière était encore allumée dans la petite boulangerie, car c’est indéniablement une boulangerie, avec son four sous son auvent de tuiles ; la maisonnette elle-même à l’air confortable et j’ai toujours pensé qu’elle serait un bon refuge pour un sdf…

A mon retour, j’ai été étonné en descendant vers le rond-point : le faucheur n’était plus là ; je me suis arrêté un peu plus que de raison, ce qui a énervé celui qui me suivait. J’ai donc fait mon tour comme à mon habitude, et là j’ai failli lâcher mon volant ! Comme je terminais mon tour, l’homme sortit de la maisonnette, s’assit sur la pierre au coin de la porte et bailla ! J’avais vu cela très vite car je ne pouvais pas m’arrêter ! J’ai refait un tour. Il avait eu le temps de rouler une cigarette. La nuit commençait à tomber et la lumière à l’intérieur s’était allumée. Au troisième tour, il s’étirait sur le pas de la porte en regardant l’herbe coupée autour de lui. Quand je repassai au quatrième tour, il leva vers moi son grand chapeau de paille et rentra dans la maisonnette.

Je pris enfin la direction de Cherbourg où ma femme m’attendait. Je devais faire une drôle de tête car elle s’inquiéta aussitôt : “ Qu’est-ce qui t’arrive ? Ton conseil d’administration s’est mal passé ?” “ Non, mais il vient de m’arriver un drôle de truc ; imagine-toi…” et je lui racontai ce que je venais de voir. Elle me regarda d’un drôle d’air, renifla mes vêtements, souleva ma paupière. “ Allez viens t’asseoir, on en reparlera demain…”

Michel LEBONNOIS
DANS "DERNIERES VOLUPTES"

Une Nouvelle

Posté le 23.05.2007 par cahierscotentin
Vous êtes nombreux à être passés ces derniers jours, et j'étais en rade ! Plus moyen d'accéder à mon blog ! Enfin le problème est en partie résolu. Donc je vous donne en une seule fois cette histoire qui nous a bien fait rire avec Florent.

QUAND LE NEZ DE JOBOURG ETERNUA
conte

Ecrit avec et Pour Florent, six ans, déjà passionné par l’histoire du monde

A l’aube du monde, il y a des millions d’années, les Terres formaient une seule masse au milieu d’un océan qui abritait les prémices de la vie.
Quelque part au milieu de ces Terres, une colline parmi tant d’autres se tenait au chaud sous ses forêts.
Cette masse était en permanence agitée de soubresauts, frappée par les orages, bousculée par les vents ; des volcans immenses explosaient dans les vallées et la masse craquait et se brisait. Elle se mit à se disloquer, des morceaux partirent à la dérive, flottant sur le magma que vomissaient les volcans. La mer emplissait les vides entre les morceaux de Terre qui devenaient des îles ou des continents.
La colline restait au chaud sous ses forêts. L’eau s’était rapprochée, mais elle était quand même encore bien loin. Les vents courant autour de la Terre ne faisaient qu’agiter la cime des grands arbres et les pluies torrentielles arrêtées par les épaisses frondaisons ne pouvaient pénétrer qu’en rosée bienfaisante jusqu’à l’humus qui lui servait de couverture. Elle se trouvait bien ici, ses rochers solides sentaient la chaleur de l’épaisse couche de feuilles, d’herbe, de champignons, qui la recouvrait, et dans laquelle commençaient à s’agiter des vers et des insectes, premiers instants de l’évolution animale.
Ainsi vécut la Terre pendant quelques millions d’années. La Vie dans les mers apparut. Les bulles de l’océan remplirent l’atmosphère d’oxygène, et les animaux qui avaient besoin de ce gaz vital purent alors se développer.
Passèrent le Trias, première époque des dinosaures, puis le Jurassique, deuxième époque avec de nouveaux dinosaures encore plus gros, enfin le Crétacé et l’énorme et invincible Tyrannosaurus Rex.
D’autres nouvelles espèces d’animaux peuplaient peu à peu la Terre, se nourrissant d’herbes, de feuilles, ou se mangeant entre eux. La colline sentait cette vie courir sur son échine, et la chaleur des bêtes qui dormaient à l’abri de ses forêts.
Mais un jour qui dura sans doute plusieurs siècles, la tempête devint encore plus violente. Des vents furieux firent le tour de la Terre à des vitesses vertigineuses, penchant la tête des arbres jusqu’à toucher le sol, arrachant les plus fragiles qui partaient dans le vent jusqu’à la mer. Des volcans apparurent où il n’y en avait jamais eu, provoquant de nouvelles cassures et poussant au loin des nouveaux morceaux de Terre.
Les animaux fuyaient effrayés, martelant de leurs pas lourds le dos de la colline inquiète. Elle sentait cette folie du Monde jusqu’au fond de ses entrailles de granit. Une nuit où la fureur des éléments était encore plus intense, elle sentit craquer et geindre ses rocs qu’elle croyait invincibles, et un énorme morceau se détacha, partant sur la mer comme un bateau ivre, laissant de place en place des petits morceaux. L’océan pénétra en un flot furieux dans la faille et roula ses vagues jusqu’au pied de la colline, arrachant les arbres protecteurs, emportant l’humus bien chaud. La colline bien tranquille se retrouva falaise attaquée par la mer à longueur de jours et de nuits.



Au pied de la falaise, un long rocher en forme de nez résistait vaillamment, éperon qui brisait les élans de l’océan. Jamais il n’avait eu aussi froid. Il faisait face aux éléments que sa résistance déchaînait encore plus. La mer attaquait ses pieds, emportant à chaque assaut les pierres les plus tendres, ouvrant en son sein des brèches profondes. Les vents que plus rien n’arrêtait s’appliquaient à lui arracher le peu d’humus qui réchauffait son dos.

Et ce qui devait arriver arriva : le froid du vent s’acharnait sur son dos dénudé, et la mer portait l’humidité jusqu’au plus profond de son ventre. Il se mit à frissonner puis à trembler de plus en plus fort. Le long nez s’était enrhumé.

Soudain, toute la colline fut prise de soubresauts ; une brèche profonde s’ouvrit à son pied, de laquelle surgit un ENORME éternuement, un terrifiant ouragan qui repoussa au loin la mer et les îles, découvrant le sable et le limon qui furent projetés dans l’espace, provoquant un noir nuage de poussière qui cacha le soleil. Cela se reproduisit plusieurs fois pendant les jours suivants, bousculant les petites îles comme de vulgaire cailloux ; une faille s’ouvrit dans laquelle s’engouffra la mer en un flot furieux. L’obscurité avait recouvert la Terre. Les animaux affolés se ruaient les uns sur les autres ou se noyaient dans la mer.

La poussière qui retombait recouvrait la végétation.

En peu de temps, toute vie, privée de nourriture disparut. Le dernier carnivore résista encore quelques semaines, jusqu’à ce qu’il ait mangé la dernière carcasse ; il erra encore quelques temps dans l’obscurité, respirant la poussière mortelle.

Ainsi disparurent les dinosaures.

Seuls les animaux marins, bien cachés au fond de la mer, survécurent jusqu’à ce que la poussière soit toute retombée. Alors revint le soleil, l’herbe et les arbres repoussèrent, et des animaux sortirent de la mer pour s’installer sur la Terre.

Tout recommençait.


Plus jamais le rocher
qu’on appelle aujourd’hui
« Nez de Jobourg »
n’éternua.
Il s’est habitué à vivre
les pieds dans l’eau
et le dos au vent.

Il voit, loin au large,
les petites îles qu’il a bousculées,
et qu’un courant furieux
empêche de revenir.


Ce blog est hébérgé par centerblog. Créer un blog c'est simple, rapide et gratuit sur centerblog.net !
Signaler un abus