La Vierge des Morts
Posté le 10.02.2007 par cahierscotentin
La Vierge des Morts
Conte de ma Forêt
1 - La ferme de mes parents était à flanc de colline, dans les premiers contreforts du massif Armoricain, dans les plis où se nichent les Vaux de Vire. L’horizon était fermé par une forêt de hautes futaies, épaisse et sombre sur laquelle s’arrêtaient longuement les orages d’été. Il est dans cette forêt un endroit qu’on appelle « La Vierge des Morts » ; il est symbolisé par une petite statue de la Vierge, dans un Oratoire en bordure du chemin, enfin de la route aujourd’hui. A moins d’une lieue dans la forêt, au cœur d’une clairière, des religieux ont autrefois élevé là un Ermitage. Ces lieux sont l’objet de multiples histoires, plus ou moins légendaires comme tous ces restes d’un passé encore bien chargé de mystère, et l’Histoire, celle qui voudrait nous faire connaître avec exactitude et vérité la vie de nos ancêtres, n’a guère prise sur cette transmission orale porteuse des angoisses populaires devant les entrelacements des mondes humains, divins ou diaboliques que l’Homme devait alors démêler.
Ma famille a ses origines dans ces espaces où l’homme a dû se faire défricheur pour gagner son espace habitable, et la peur de la forêt profonde reste inscrite dans le fond atavique qui se transmet entre générations. Voilà ce qui se racontait chez moi à propos de ces lieux, depuis des temps bien lointains.
« Une fois de plus, en cette année 1450, la guerre avait meurtri la terre normande ; cela durait depuis cent ans ! Les paysans du marais comme ceux du bocage, ceux des collines comme ceux du bord de mer, voyaient défiler les armées, celles du roi d’Angleterre et celles du roi de France, sans rien comprendre à ces luttes de pouvoir qui les laissaient ruinés, affamés, meurtris.
Et malheur à ceux qui se trouvaient sur leur chemin, ils le payaient de leur vie !
Et malheur à celles qui se trouvaient sur leur chemin, leur corps était jeté en pâture aux soudards !
Cette dernière bataille de Formigny qui allait consacrer la victoire du roi de France et rejeter les anglais de l’autre côté de la mer avait laissé son lot de morts, de fous et d’orphelins. Des villages ruinés, quelques enfants avaient pu se sauver, qui étaient partis sur les chemins chercher refuge loin de la bataille, après avoir pleuré sur les cadavres de leurs familles.
Se nourrissant de rapines, pourchassés par des chiens aussi affamés qu’eux, ils étaient arrivés aux abords de la grande forêt qui couvrait alors les collines autour de la vallée de la Vire, s’étendant jusqu’au Mortainais, et que traversaient les chemins menant au Mont Saint Michel et bien au-delà jusqu’à Saint Jacques de Compostelle. Au rythme de la marche des pèlerins, prieurés et abbaye avaient fleuri, apportant abri, nourriture et réconfort à ces marcheurs de Dieu.
Bien sûr, ces lieux n’étaient pas pour les enfants perdus, du moins pas pour tous car quelques uns au début y avaient été reçus et avaient grossi les rangs des frères, mais ils étaient devenus trop nombreux, et il fallait passer leur chemin, entrer plus profond sous les épaisses frondaisons.
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Posté le 10.02.2007 par cahierscotentin
2 - Au hasard du chemin et des rencontres, la troupe avait grossi, et c’est une cinquantaine de gamins, surtout des garçons et quelques filles, qui sortirent du bois dans la clairière de Jean le bûcheron. Ce géant venu d’on ne sait où, poussé là par les guerres et la misère, aurait pu nourrir l’imaginaire d’histoires d’ogres pour effrayer les enfants. Mais il était aussi bon que puissant. Il vivait là, loin de tout et de tous avec sa femme Mélie toute petite à côté de lui. Il s’était construit avec quelques troncs d’arbres et des branchages une masure où ils partageaient leur misère, sans toutefois manquer de quoi manger, car la forêt était généreuse en gibier.
La frayeur réciproque passée, adultes et enfants firent connaissance. Jean et Mélie qui se languissaient d’être seuls prirent cette troupe comme un cadeau du ciel. La vie s’installa dans cette clairière au plus profond de la forêt.
Le temps passant, Jean s’étonnait parfois de voir des vêtements nouveaux sur le dos des enfants, ou qu’ils puissent incidemment offrir un bijou à la pauvre Mélie.
A quelques lieues de là, sur la route de Saint-Michel, une riche abbaye élevait son abbatiale au centre d’un gros bourg suffisamment éloigné de la côte pour être épargné par les guerres. Un matin, alors que le soleil venait tout juste de se lever, le frère portier ouvrit à un homme quasi nu, saignant abondamment de plusieurs points du corps, couvert d’ecchymoses et de morsures. Il était dans un tel état de choc qu’il ne pouvait expliquer ce qui lui était arrivé, et ceux qui l’avaient vu traverser le village ainsi à l’aube et dans un tel état répandirent le bruit qu’il avait été victime d’un loup-garou.
Quelques semaines plus tard, on retrouva près de la Fontaine Saint-Michel, de l’autre côté de la forêt, deux voyageurs dans le même état de dénuement et, portant eux aussi de graves blessures et morsures. La peur s’installa dans le pays. A l’abbaye, le Père Abbé célébra chaque jour une messe pour obtenir la protection du ciel, à laquelle assistaient toutes les femmes et aussi beaucoup plus d’hommes qu’à l’accoutumée.
Plus personne n’osait s’aventurer dans cette partie de la forêt, et la rumeur de la présence d’un loup-garou s’était répandue dans tous les villages alentour. On connut de nouveau quelques semaines sans incident.
Un seigneur qui avait son château dans le bocage, de l’autre côté des champs de bataille, avait fait serment de se rendre au Mont Saint-Michel si lui-même et sa famille sortaient saufs de ces temps troublés. Il fut exaucé. Plusieurs mois avaient passé depuis la fin de ces terribles guerres, et le moment été venu de tenir son serment. Il était parti un bon matin, escorté par une petite troupe.
D’abbayes en prieurés, il était arrivé à la lisière de notre forêt ; les exhortations de l’Abbé et des moines ne changèrent rien à sa détermination ; il devait traverser la forêt pour atteindre dans la journée l’étape suivante. Il partirait aux toutes premières lueurs de l’aube, ainsi atteindrait-il la partie dangereuse au lever du soleil et n’aurait alors plus à craindre ce loup-garou dont la menace au demeurant le faisait sourire ; pendant dix ans à la tête de ses soldats il avait affronté de bien plus grands dangers et l’accomplissement de son vœu démontrait qu’il bénéficiait d’une protection divine ; aucune créature du diable n’oserait s’en prendre à lui.
Posté le 18.02.2007 par cahierscotentin
Désolé pour ceux qui sonr déjà venus pour savoir la suite. Patience, ça vient, ça y est !
3 - Il prit la route comme décidé le lendemain matin, à l’heure où les étoiles s’éteignent une à une dans le ciel dont le bleu de nuit commence à pâlir. Le frère portier referma les lourds battants derrière eux et se rendit à la chapelle pour l’office des matines.
Le jour était venu depuis un peu plus de deux heures quand des coups répétés furent portés contre la porte de l’abbaye. Le frère s’empressa d’ouvrir, et reçut dans ses bras le seigneur dont les yeux étaient englués de sang ; il était soutenu par deux de ses serviteurs qui ne valaient guère mieux que lui et le reste de la troupe était à l’avenant : tous portaient de multiples traces de coups violents et de morsures, et surtout tous étaient pratiquement nus ! Malgré ses blessures, le seigneur rugissait, s’en prenant à tous et d’abord à lui-même :
- « Comment ai-je pu me laisser surprendre par ce fauve qui m’est tombé sur les épaules et m’a griffé les yeux, lacéré le visage et mordu la nuque jusqu’à me faire tomber de cheval ! J’entendais mes compagnons hurler de douleur, en proie aux mêmes agressions. »
L’un des dits compagnons qui s’était approché l’interrompit :
- « Avant d’être à mon tour attaqué, j’ai eu le temps d’apercevoir nos agresseurs ; il ne s’agit pas du tout d’un loup-garou, mais plutôt de petits êtres noirs et sales aux doigts griffus, aux dents acérées… »
Un troisième lui coupa la parole :
- « Des goublins ! A la description que vous en faites, ce sont à coup sûr des goublins ! Ils sont alors envoyés par sorcellerie s’en prendre aux voyageurs ! »
Le Père Abbé qui était arrivé les invita à recevoir les soins que leur état nécessitait et à partager leur repas ; le seigneur avait demandé qu’on fasse prévenir la garnison la plus proche pour qu’on lui envoie une escouade de soldats bien armés : « Le diable et ses sorciers vont trouver leur maître ! »
Deux jours plus tard, chacun s’étant remis de ses blessures et de ses émotions, et les gens d’armes réclamés étant arrivés, il exposa son plan pour prendre en embuscade et détruire jusqu’au dernier ces vermines qui infestaient nos belles forêts. A l’aurore, il sortit de l’abbaye sur son cheval, vêtu de ses plus beaux atours et prit la direction de la forêt. Il était accompagné d’une douzaine de moines vêtus d’une grande cape sous laquelle ils tenaient leurs mains jointes. Ce que nul ne pouvait voir, c’est que tous portaient cote de maille sous leurs vêtements et lourde épée sous le manteau. Ils étaient suivis à distance de voix par une troupe en armes, portant lances et arcs.
L’attaque eut lieu au même endroit, sur le plateau, à l’embranchement où l’on prend le chemin vers Saint-Michel. Aussitôt les capes tombèrent et les épées commencèrent à frapper. Les petits êtres surpris étaient remontés dans les arbres en poussant des cris perçants. Plusieurs restaient à terre, frappés à mort.
Posté le 24.02.2007 par cahierscotentin
4 - Après quelques minutes d’hésitation, ils attaquèrent de nouveau ; tout le monde criait, et ce vacarme avait comme il le fallait alerté la troupe qui arrivait au pas de charge. Il avait aussi alerté Jean le bûcheron qui courait de son côté, écrasant les buissons et brisant les arbres. Il entra dans la lice en même temps que les renforts. L’irruption de ce géant, large et haut comme un chêne, provoqua un moment de flottement qu’il mit à profit pour saisir deux hommes d’armes dans ses poings énormes, qu’il souleva au dessus de sa tête ; ce mouvement découvrit ses flancs où deux soldats plantèrent jusqu’à la garde leur lourde épée ; le combat continuait, inégal, entre les petits êtres se battant à mains nues et les soldats bien armés ; Jean tomba sur les genoux ; même ainsi, il était encore aussi grand que les hommes ; il battait l’air de ses poings fermés en perdant son sang à gros bouillons par les larges blessures ouvertes dans ses côtés ; le seigneur s’approcha de lui sur son cheval et lui asséna un grand coup d’épée qui lui fendit le crâne. Il s’écroula sur la mousse du bois, son corps énorme faisant comme un rocher, de derrière lequel surgit en hurlant une femme hirsute, vêtue de haillons qui s’accrocha au bras du mort en vociférant :
- « Ce ne sont que des enfants ! Jean réveille-toi, regarde ce qu’ils font aux enfants ! »
Puis se retournant vers les soldats sidérés, et levant le poing :
- « SOYEZ MAUDITS ! CE N’ETAIENT QUE DES ENFANTS ! »
Puis elle s’effondra sur le corps de son homme.
Le seigneur n’avait pas été long à se ressaisir :
- « La sorcière, c’est la sorcière ! Emparez-vous d’elle et ne la tuez pas ! Elle doit être jugée et brûlée en place publique ! »
Un moine avait ramassé un petit être mort à ses pieds et s’était approché de l’Abbé :
- « Mon Père, regardez, c’est bien un enfant, une fillette même ! »
L’Abbé eut l’air troublé un instant puis se ravisa :
- « Ce n’est que sorcellerie ! C’est elle qui a donné cette apparence humaine à ces êtres démoniaques pour nous abuser ! Dès qu’elle mourra sur le bûcher, ils disparaîtront comme brume sous le soleil et la forêt retrouvera ses chants d’oiseaux. »
Le moine s’inclina, mais alors que déjà la troupe reprenait le chemin du village et de l’abbaye, il décida de garder sur son épaule ce petit corps martyr ; à un autre qui s’en étonnait, il répondit que c’était pour le voir partir en fumée quand la sorcière mourrait dans les flammes.
Le procès qui eut lieu le lendemain matin ne fut pas un modèle d’équité; la cause fut d’autant plus vite entendue qu’à chaque question posée, la femme ne répondait que par des vociférations et des malédictions au milieu desquelles revenait en leit-motiv : « Ce n’étaient que des enfants ! Dis leur, Jean, que ce n’étaient que des enfants ! ».
Le bûcher était prêt sur la place du village : elle y fut attachée à l’heure des vêpres, et il fut allumé à la tombée la nuit pour que toute la contrée en voyant la lueur sache que l’affaire était close.
Posté le 03.03.2007 par cahierscotentin
5 - Quand l’Abbé regagna ses appartements, fort modestes mais quand même plus confortables qu’une simple cellule, il trouva qui l’attendait le moine et le petit cadavre dans ses bras :
- « Elle est morte, et le corps est toujours là ! Je crois que nous avons massacré des enfants ! »
- « De toute façon, c’étaient des monstres et des brigands et c’est bonne justice de s’en être débarrassés »
- « Elle disait juste quand elle nous criait que ce n’étaient que des enfants ! »
L’Abbé fut ébranlé par les larmes qui coulaient sur les joues de ce bon moine :
- « Alors, priez pour eux et pour nous ! »
Il partit le lendemain avec deux compagnons et retourna sur le lieu du combat ; les petits corps étaient toujours là, ainsi que celui de l’homme ; des corbeaux s’envolèrent à leur approche :
- « Nous allons leur donner un sépulture, et nous recommanderons tous ces enfants sans familles à notre Mère à tous, la Vierge Marie »
Ainsi fut fait. Ils creusèrent dans le sous-bois une fosse assez grande pour les recevoir tous, cet homme gigantesque que nul n’avait jamais vu dans le pays et ces enfants de la misère, définitivement victimes de la bêtise des hommes. Ils érigèrent sur cette tombe un petit oratoire qu’ils dédièrent à la Vierge Marie. Elle est encore aujourd’hui connue sous ce nom de Vierge des Morts.
Après quoi ils s’enfoncèrent dans la forêt, là d’où étaient venus l’homme et la femme. Après une demie-lieue en suivant le chemin tracé par le géant dans sa course, ils débouchèrent dans une clairière où coulait une source ; plusieurs cabanes grossières l’entouraient, dessinant comme un village. A l’intérieur de ces huttes ils retrouvèrent divers objets volés aux voyageurs, qu’ils rassemblèrent pour les renvoyer au Père Abbé.
Puis ils tinrent conseil et décidèrent de rester ici, d’en faire un lieu de prière pour obtenir pour eux-mêmes et leurs compagnons le pardon divin.
Peu à peu, ils remplacèrent les huttes en branchage par de solides bâtiments construits avec le granit extrait de la forêt ; le chêne et le châtaignier abondaient pour les charpentes ; ainsi s’éleva pour la gloire de Dieu et le salut de leurs âmes ce prieuré nommé « L’Ermitage » qui existe toujours, à une demie-lieue au sud de la Vierge des Morts.
Quant à se qui se passe autour de l’Oratoire…
On raconte que depuis, chaque année,
Dans la nuit des Saints Innocents
Les voyageurs égarés
Dans le froid et le vent
Y voient danser des feux follets.