C'est ce soir que nous changeons d'heure. Attention aux insomnies !! Une histoire extraite de
"CLIC, CLAQUE ! et autres histoires"
INTERSTICE
A la recherche du temps perdu...
Samedi 25 mars 2006, 20h et quelques. Installé devant la télé, je mangeais ma soupe que j’avais préparé moi-même : carottes et pommes de terre râpées en julienne, poireaux finement émincés, oignons hachés et vermicelle. Un régal, j’aime la soupe, depuis que je suis tout petit. Ma grand-mère en jouait, qui me menaçait si je n’étais pas sage de me « mettre de l’eau dans ma soupe » ; cela me semblait le comble de l’horreur et je faisais des efforts démesurés pour échapper à cette calamité…
La présentatrice du journal télévisé nous avait rappelé que cette nuit, nous passions à l’heure d’été. Sur fond d’horloge, le commentaire expliquait qu’à deux heures, il serait trois heures ; et l’horloge marquait d’un triangle rouge clignotant la zone entre deux et trois pour symboliser l’heure qui n’existerait pas cette nuit. Pas de trains entre deux et trois, pas de travail entre deux et trois, pas de sommeil entre deux et trois ; une heure de perdue, sacrifiée il y a trente ans sur l’autel giscardien des économies d’énergie.
Je m’étais laissé prendre un moment sur Arte par un reportage traitant d’une région d’Anatolie où se construisait un barrage qui menaçait d’engloutir un site archéologique extraordinaire mis à jour à l’occasion des fouilles conservatrices préalables à la mise en eau. Neuf hectares de thermes romains alimentés par une source chaude encore active, en état surprenant de conservation ; d’où débats et polémiques entre les acteurs du barrage promettant les richesses agricoles à une population de paysans miséreux et les archéologues promettant les richesses touristiques soutenus par tout ce que le monde compte de sommités en matière de sauvegarde du patrimoine mondial. À 21h30, un zapping rapide pour vérifier les autres chaînes, proposant émissions populistes débiles ou séries policières américaines insipides. Il pleuvait, on perdait une heure, je serais mieux dans mon lit. À 21h45, je dormais comme un bienheureux.
Pourquoi me suis-je réveillé à une heure cinquante neuf ? Trop chaud, une espèce d’angoisse… Dans ce demi-sommeil, ou demi-réveil, mon œil s’est accroché au cadran rouge du réveil, rouge comme l’heure perdue. Perdue, mais l’est-elle vraiment pour tout le monde ? Que devient-elle ? Les secondes s’égrenaient et l’instant fatidique approchait ; je restais les yeux fixés sur cet écran : qu’allait-il se passer ?
58, 59…Sans préavis, je me sentis aspiré dans ce vide créé entre deux et trois, dans cette zone rouge clignotante qui devenait mon aire de vie. Pourquoi ai-je regardé l’écran ?! Je tombais dans cet interstice temporel, enveloppé d’une lueur rougeâtre, froide, insipide, inodore, et surtout silencieuse ; pas le moindre son ! Je cherchais vainement le tic-tac rassurant de ma vieille horloge centenaire qui avait elle aussi perdu une heure cette nuit. Je tombais, je tombais…
Brutalement je roulai sur le sol d’une pièce étrange, sorte de vaste cube sans toit aux parois métalliques lisses et nettes légèrement inclinées comme un entonnoir, sans une ouverture, sans un meuble, baignée de lumière rouge, et fus en même temps plongé dans un tintamarre immatériel qui me fit me recroqueviller dans un coin ; il y avait eu d’abord un choc violent, comme la chute d’un gros objet qui aurait éclaté en s’écrasant au sol, puis une série de coups plus légers assortis chacun d’une discrète explosion, enfin un crépitement de feu d’artifice provoqué par la chute invisible d’une multitude de petits objets ; cela faisait penser à une bombe à fragmentation. Prostré dans mon coin, j’ouvrais des yeux écarquillés sans rien pouvoir discerner de matériel justifiant ce vacarme. Puis le silence revint.
J’allais enfin bouger, tenter de trouver une issue à cette invraisemblable aventure quand j’entendis des pas. Je me fis de nouveau le plus petit possible dans le coin le plus sombre : une ouverture se fit dans le mur en face et une créature entra dans la pièce avec d’infinies précautions, regardant attentivement où ses pieds se posaient, comme s’ils risquaient d’écraser je ne sais quoi d’invisible à mes yeux. Je reconnus E.T., ce petit personnage extraterrestre qui cherchait sa maison ; il tenait dans ses mains une pelle et une balayette et traînait derrière lui un chariot. Il ne me vit pas tout de suite, manifestement préoccupé par quelque chose de beaucoup plus important. À peine entré, il se mit au travail ; c’est tout au moins ce que je crus comprendre à le voir s’affairer, avançant doucement, méthodiquement, et ramassant à chaque pas des objets que je ne voyais pas qu’il déposait dans son chariot avec minutie, en cochant consciencieusement une case dans un tableau accroché au flanc de sa machine. Il parcourut ainsi toute la pièce, centimètre par centimètre, en maugréant des mots d’abord incompréhensibles, se précisant au fur et à mesure qu’il approchait de moi :
-
« Et chaque année c’est pareil ! Ne rien oublier, ne pas en laisser une seule, sinon nous ne pourrions pas la réparer pour la renvoyer dans six mois… »
De quoi parlait-il donc ? Il me touchait presque, le regard fixé au sol, continuant rigoureusement sa cueillette mystérieuse. Il souleva mon pied pour ramasser quelque chose dessous, et prit en même temps conscience de ma présence : il recula d’un bond en poussant un cri auquel fit écho ma propre peur.
-
« Mais qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites-là ? Vous n’appartenez pas à l’heure perdue, que je sache ? Cette pollution est inadmissible, vous allez m’égarer des secondes et ce sera la catastrophe ! »
- [i]« Je suis désolé monsieur E.T., c’est un accident, j’ai regardé mon réveil juste au moment où l’heure se perdait, et elle m’a emmené avec elle ! Aidez-moi, je veux retrouver ma maison… »
- « Eh, ho, ce refrain-là, je connais. Mettez vous près de la porte où j’ai déjà nettoyé, je vous inspecterai après, quand j’aurai fini et que je saurai combien il en manque. »
- « Mais, de quoi ? »
- « Eh bien des secondes pardi, 3600, qu’il nous faut ensuite regrouper en 60 minutes elles-mêmes rassemblées pour reconstituer l’heure perdue qui s’est écrasée dans cet habitacle conçu à cet effet. Vous n’imaginez pas le mal que nous avons eu la première fois, en l’an 1976 de votre planète, quand nous avons vu arriver cet objet insolite qui s’est éparpillé partout. Cela nous a pris des jours et des jours pour les retrouver toutes. Alors nous avons construit ce réceptacle, bien lisse, bien propre où je les ramasse en les comptabilisant soigneusement. Voilà, j’ai fini ; il m’en manque une douzaine qui doivent être collées sur vous où sous vos semelles, laissez-moi regarder. » [/i]
Après une inspection minutieuse ponctuée de sourires et d’exclamations chaque fois qu’il trouvait sur moi une seconde égarée, il se redressa, mit les mains sur son chariot et m’entraîna avec lui :
[i]- « C’est terminé, il n’en manque pas une ; nous allons pouvoir la réparer. Dans six mois la porte temporelle s’ouvrira pour l’heure d’hiver et nous pourrons la renvoyer, toute neuve. Vous pourrez repartir
- « Comment ça six mois ? Mais j’ai autre chose à faire que de rester là, nulle part, enfin je ne sais pas où ! Ma femme va être affreusement inquiète, du moins je l’espère ! S’il vous plaît, vous n’auriez pas un téléphone ? Je veux rentrer à la maison ! »
- « Je vous ai déjà dit que je connais ce refrain, et je vous comprends. Je vais en parler avec le conseil, quelqu’un aura peut-être une solution. »[/i]
Je le suivis dans des couloirs éclairés par une lumière douce et reposante, dont les cloisons étaient des serres où poussaient toute sorte de plantes inconnues ; je l’arrêtai soudain :
- [i]« C’est bien un petit sapin que vous avez là, et ici un rosier, et plus loin un plan de carottes… ? »
- « En effet, ce secteur est celui de votre planète. »
- « Alors les plantes que je ne connais pas viennent d’autres planètes ? »
- « Dites donc, je vous trouve bien curieux pour quelqu’un qui prétend être là par accident ; vous ne seriez pas plutôt venu nous espionner ? »
- « Non, non, j’oublie tout mais aidez-moi… »
- « Oui, je sais, maison ! »[/i]
Il m’installa dans une petite chambre confortable, dans l’angle de laquelle trônait un énorme ours en peluche :
-
« Un souvenir de voyage… » me précisa-t-il
Il revint quelques instants après avec sur un plateau une tasse fumante accompagnée de quelques madeleines:
- [i]« Mangez un peu, buvez cette tisane et finissez votre nuit. Demain sera un autre jour »
- « Vous voilà bien philosophe tout d’un coup ! »
- « Aucune science n’a de secrets pour moi ! » [/i]Et il me laissa.
Sous l’effet de la tisane sans doute, je m’endormis d’une masse et sombrai dans un sommeil profond sans rêves ni cauchemars.
Une main douce et ferme me secouait ; je m’accrochais à mon sommeil libérateur. La voix qui accompagnait le geste n’était pas celle d’E.T. ; je connaissais cette voix…
Je m’éveillai d’un bond, j’avais reconnu la voix de ma femme : je la regardais d’un air hagard, éperdu :
- [i]« Qu’est-ce qui se passe ? Tu en fais une tête, on croirait que tu reviens de la lune ! »
- « Ah ! Tu crois que c’était sur la Lune ? »
- « De quoi parles-tu ? » « Non, rien excuse-moi… Je me sens vraiment reposé, et bien content de te voir. » [/i]
Belle créativité d'esprit à partir d'un évènement qui revient à tous les printemps, le changement d'heure, cette heure perdue . . . amusant.
Le technicien technophobe préfère les bons vieux mouvements d'horlogerie aux cons posants électroniques. Message avec P.J. suit vers l'auteur et amis
je viens de découvrir ce blog par hasard.