Destins
Posté le 10.07.2007 par cahierscotentin
A Coutances, il leur faut changer de train, prendre la micheline qui part vers Cherbourg en passant par Périers, Lessay, La Haye du Puits, Saint sauveur le Vicomte, Bricquebec et rejoint à Sottevast la ligne Paris-Cherbourg.
- “ Pour aller chez mon ami, il faudra descendre à Bricquebec ; ce serait dangereux d’aller jusqu’à Cherbourg ; il paraît que les allemands ont fait partir tous les habitants !
Sarah n’a rien dit ; elle reste appuyée sur son épaule, il la sent qui tremble un peu. De froid ? De peur ? Il lui caresse doucement les cheveux, comme il le fait à la ferme avec les agneaux nouveaux-nés.
Ils arrivent à Bricquebec en fin d’après-midi ; il reste une petite heure avant la nuit et Julien veut avancer le plus possible vers Les Pieux :
- “ Qu’allez-vous faire maintenant ? Je dois aller à pied jusqu’à une ville qui s’appelle Les Pieux, à quinze kilomètres…
- Ne me laissez pas toute seule, que voulez-vous que je fasse ici ! Ça ne ressemble même pas à une ville ! Je n’ai jamais quitté Paris… Emmenez-moi où vous voulez, mais emmenez-moi ! S’il vous plaît !
Elle a pris sa main dans les siennes et le regarde de ses yeux apeurés, les mêmes qu’à Folligny. Il pense qu’il s’est sérieusement entravé en l’aidant ; mais c’est trop tard. Pourra t-il l’emmener avec lui en Angleterre ? Il regarde ses chaussures de citadine…
- “Il va falloir marcher !
- Et alors ? Dans Paris, il faut bien aussi que je marche…
- Comme vous voulez ! Alors on y va. On marche une heure, et on trouve une grange pour la nuit ; on finira la route à l’aube.
Elle a laissé sa main dans celle du garçon, et c’est ainsi qu’ils prennent la route en direction de Cherbourg, lui dans ses habits de paysan, chaussé de solides chaussures faites pour affronter les cailloux du chemin, elle dans sa robe à fleurs et ses escarpins. Il lui a mis sa veste sur les épaules par dessus son gilet car à cette heure, c’est vraiment de froid qu’elle tremble. Il a sorti un pull de grosse laine rêche de son sac. Il faut monter la longue côte qui relie Bricquebec à Quettetot, et plus ils montent, plus il sent la main de Sarah se faire lourde dans la sienne ; il doit ralentir le pas. La nuit commence à tomber quand ils traversent le petit village de Quettetot ; c’est l’heure de la traite, ils ne croisent personne. A peine se sont-ils engagés sur la route empierrée en direction de Grosville que Julien aperçoit une grange à fourrage au coin d’un champ. Ils s’y installent ; de son sac, Julien sort un pain, des œufs durs, un saucisson, un camembert :
- “ Avez-vous mangé depuis hier soir ?
- Rien !
- Servez-vous.
- Juste un peu de pain…
- Mais non allez-y, prenez du fromage !
- Ça ne doit pas être kasher !
- Etre quoi ?
- Kasher ! Préparé en respectant les règles prescrites par la religion !…
- Moi, la religion ! Quand même, je ne mange pas de viande le vendredi, mais le reste ! Le curé n’a jamais parlé de la façon de préparer les aliments…
- Qui vous parle de curé ? Moi je vous parle du rabbin et de ma religion.
- Si vous voulez ; je n’y comprends pas grand chose. Vous avez dit que vous êtes Juive ? Je ne sais pas ce que c’est. Je ne vois qu’une jolie fille qui est avec moi ce soir. Et pour l’instant, si vous avez faim, mangez, ce que vous voulez mais mangez, parce que demain, il va falloir marcher encore bien dix kilomètres !
- Merci pour la jolie fille…
Elle a mangé un œuf et mordu dans le pain à belles dents.
Il fait maintenant nuit noire. Julien a nivelé le foin entassé en vrac pour y dormir ; le foin reste toujours un peu chaud. Il se roule dans sa couverture et cale sa tête sur son sac. Sarah le secoue doucement :
- “ J’ai froid !
- Oh ! Excusez-moi ! Je suis si fatigué !
- Laissez-moi un peu de votre couverture.
- Je n’ai jamais dormi à deux…
- Vous verrez, on se tient chaud !
- Vous avez l’air de savoir…
Elle s’est serrée contre lui sans répondre. Et puis tout bas elle lui dit : “ Il s’appelait David ; lui aussi ils l’ont emmené ”. Julien sent des larmes qui roulent dans son cou, là où elle a posé sa tête. “ Dormons, on a encore de la route à faire ; après on verra.” Elle a glissé sa main sous son pull, sur sa peau, et il s’endort en frémissant de cette caresse qu’il ne connaît pas. Il s’est réveillé vers cinq heures, comme il en a l’habitude à la ferme ; la main de Sarah est toujours là, bien au chaud contre sa peau. Il ose un baiser sur ses cheveux, elle ouvre un œil : “ Alors, dormir à deux qu’est-ce que tu en dis ? ” Le tutoiement l’a surpris ; il n’ose pas répondre, lui dire qu’il ne s’était jamais senti aussi bien, que si elle voulait, il aimerait que ça dure, longtemps ; pas encore ; ils doivent d’abord sauver leurs vies.
- “ Il faut que je te dise ; je ne vais pas chercher du travail…
- Ah non ? Mais alors que viens-tu faire par ici ?
- Je ne veux pas aller travailler pour les allemands ; alors j’ai décidé d’aller me battre ; je rejoins la France Libre en Angleterre.
- Mais comment ?
- Je n’en sais rien, mais j’ai une adresse. J’espère que tu pourras venir aussi… enfin si tu veux ?
- D’abord, je ne sais pas quoi faire d’autre maintenant que je suis ici ; ensuite, du moment que cela me met à l’abri des nazis ! et puis surtout, je me sens bien avec toi, et j’aimerais que tu me gardes encore, un peu…
Ils ont mangé un morceau de pain tout en parlant et sont prêts à reprendre la route dans l’aube qui a du mal à naître à travers le crachin qui tombe dru. Ils marchent protégés par la couverture qu’ils ont jetée sur leurs épaules rapprochées. Les escarpins de Sarah sont rapidement détrempés, mais elle n’y pense pas. Tout contre Julien, elle est bien.
Les Pieux, enfin ! Ils sont arrivés vers huit heures à la gendarmerie. Au gendarme qui leur ouvre la porte, ils demandent à voir Victor :
- “ C’est moi, Victor, qu’y a t-il pour votre service ?
- Je voudrais savoir “quand le papillon va t-il butiner ?” .
- Pourquoi me demandez-vous ça ?
Julien lui donne alors la convocation remise par le gendarme de Brécey. Victor reconnaît la signature et comprend ce qu’on attend de lui :
- “ Vous avez des ennuis ?
- Si vous considérez d’être obligé de partir travailler en Allemagne comme des ennuis, alors oui, j’en ai.
- Et vous voulez passer en Angleterre ?
- Dans la cave de mon père, on écoute Radio-Londres. Je veux rejoindre la France Libre.
- Et la demoiselle ?
- Je ne la laisse pas seule ici ; elle est en danger de mort.
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Posté le 03.07.2007 par cahierscotentin
Vos visites sont nombreuses en ce moment. En attendant la reprise des "Rencontres autour d'un Verre" le 28 septembre, dans un nouveau bar car Bruno et Colette ont vendu le "Gré du Vin", je vous offre pour occuper vos vacances un extrait de "DEROUTE - Ombres - Destins", en cinq épisodes : l'histoire de Julien et Sarah.
"Les gendarmes sont arrivés très tôt ce matin du lundi 16 mars 42 à la ferme de Brécey.
Quand Joseph, le patron, les a vus entrer dans la cour, il a pensé à la goutte, que le bagnard ou quelqu’autre jaloux l’avait donné. Mais non, les gendarmes lui demandent où est son fils Julien ; matois le bonhomme leur dit qu’il l’a envoyé aider son beau-frère de Saint-Pois qui a une coupe de bois dans la forêt de Saint-Sever ; il doit rentrer dimanche.
- “ Faudra nous l’envoyer !
- Qu’est-ce qu’il a fait ?
- Ordre des autorités ; tous les garçons de plus de 20 ans doivent se porter volontaires, sinon ils seront déclarés déserteurs.
- Pas pour se battre !
- Non, pour aller travailler pour les Allemands, en Allemagne ou en France, là où ils ont besoin d’ouvriers ; chaque jeune volontaire fera libérer un prisonnier.
- Mais j’ai besoin de mon fils !
- Vous êtes comme tout le monde.
Dans la soirée, Joseph est surpris de voir revenir seul le plus jeune des gendarmes, un grand gars au visage sympathique, bien qu’encore un peu gêné aux entournures dans son uniforme :
- “ Qu’est-ce que vous voulez encore ! Il est pas rentré, Julien, il ne rentrera que dimanche ! Et puis qui êtes-vous, je ne vous ai encore jamais vu, que deux fois aujourd’hui ?
- Je viens d’arriver en poste ici il y a trois jours. Avant j’étais aux Pieux.
- Et alors ! C’est-y que vous faites comme le nouveau vicaire, vous faites la tournée pour connaître les gens ?
- Ce n’est pas vraiment ça, c’est rapport à votre fils ; je ne pouvais rien dire devant mon chef, mais là, j’ai fini mon service. Si je reviens, c’est pour vous dire que si vous ne voulez pas que Julien parte en Allemagne, je peux vous aider, mais il va quand même devoir partir ; s’il n’y a pas assez de volontaires, ça finira bien par devenir obligatoire, et alors ce sera la prison ou un camp pour les réfractaires. Si vous préférez qu’il aille aider la France, alors faites-lui passer ce mot qui lui explique comment faire ; surtout qu’il l’apprenne par cœur et qu’il le détruise. Il faut qu’il aille jusqu’à la gendarmerie des Pieux, et qu’il dise qu’il a un message de Fernand pour Victor, c’est un collègue. Il devra lui demander “ quand le papillon va t-il butiner ? ”. L’autre saura quoi faire. C’est écrit sur le papier, mais surtout qu’il ne le garde pas avec lui. Je lui ai préparé aussi une convocation pour se présenter à la gendarmerie des Pieux pour s’engager, au cas où il aurait un contrôle. Qu’il le donne à Victor ; il le détruira après son départ.
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
- C’est comme vous décidez ; mais c’est l’Angleterre ou l’Allemagne. Rester, il ne peut pas.
- Sûrement pas l’Allemagne !
- A vous de voir, mais ne tardez pas.
Dès que le gendarme est parti, Joseph est allé ouvrir le caveau à goutte.
- “ Julien ! Viens voir !
- Qu’est-ce qui se passe ? Sont-ils partis ?
- Tu disais que tu préférais partir en Angleterre plutôt que de t’engager avec les boches. Es-tu toujours décidé ?
- Plus que jamais.
- Alors, tiens.
Joseph lui donne les papiers du gendarme et lui explique les consignes :
- “ Tu dois apprendre par cœur ce qui est écrit sur ce papier ; n’oublie rien, surtout pas le mot de passe. Garde bien sur toi ta convocation, avec tes papiers d’identité pour les contrôles. Comment vas-tu aller ?
- J’ai des papiers en règle, une convocation officielle, rien ne m’empêche de prendre le train ou le car ; ne t’inquiète pas, je vais me débrouiller ; je ne comprends rien à tout ça, j’espère que ce n’est pas un piège. Mais au moins j’aurai essayé.
Il est parti dès le lendemain matin, emportant un petit baluchon de vêtements roulés dans une couverture et un sac de provisions, de quoi tenir deux ou trois jours. Par le car de sept heures et demie, il a rejoint Avranches où il a pris l’omnibus pour Coutances. A Folligny, le train doit attendre vingt minutes la correspondance avec le Paris-Granville ; Julien en profite comme les autres voyageurs pour se détendre les jambes et fumer une cigarette. Au moment où l’express s’immobilise dans le crissement des freins, il aperçoit à travers les jets de vapeur deux camions allemands qui arrivent sur l’esplanade de la gare. Alors qu’un groupe de soldats entre sur le quai, une jeune fille descend du train ; elle a l’air perdue à l’approche des soldats, regarde autour d’elle. Julien la trouve jolie bien que sa tenue, un gilet de laine sur une robe à fleurs, ne soit guère adaptée ni à la saison ni à la région ; il pense qu’elle doit venir de Paris. Elle est menue, des cheveux châtains descendent en boucles sur ses épaules, son teint pâle fait ressortir ses yeux noirs ; à ce moment, Julien remarque son air d’animal traqué ; sans hésiter, il va vers elle, la prend par la taille, l’embrasse au moment où les soldats arrivent près d’eux et la fait monter dans le train de Coutances avec lui. Un soldat l’attrape par la manche, lui demande ses papiers. Julien lui présente sa carte d’identité et sa convocation portant le tampon de la gendarmerie ; le soldat montre la jeune fille qui s’est éloignée dans le wagon ; Julien commence à lui expliquer qu’elle est sa fiancée, qu’elle l’accompagne. Sur un coup de sifflet, le train démarre, et prend de la vitesse malgré les signes du soldat…
Julien rejoint la jeune fille :
- “ Excusez-moi, mademoiselle, j’ai cru comprendre que vous aviez peur des soldats ; j’ai fait ça sans réfléchir, je suis désolé.
- Je vous remercie au contraire, je n’ai pas de papiers, j’ai dû quitter Paris précipitamment. Vous avez vu comment je suis habillée !
- Du temps qu’il fait, vous devriez avoir un manteau !
- J’en avais un , je l’ai jeté !
- Jeté ? Du froid qu’il fait !
- Oui, dans une ruelle…
- Mais pourquoi ?
- A cause de l’étoile !
- L’étoile ?
- Vous êtes donc à ce point ignorant de ce qui se passe ailleurs ?
- Je le crains, oui.
- Alors je vais devoir vous raconter.
- Je m’appelle Julien…
- Et moi Sarah. Pourquoi voyagez-vous ?
- Je vais voir un ami dans la Hague.
- La Hague ?
- Oui, tout à la pointe de la Presqu’île. Il va m’aider à trouver du travail.
- Parce qu’il y a du travail par ici ? Moi, je suis étudiante.
- Pourquoi avez-vous dû partir ainsi ?
- Quand je suis rentrée chez mes parents hier soir, la police allemande sortait de l’immeuble ; mes parents étaient avec eux ; ils les ont fait monter dans un camion. Mon père m’avait prévenue que cela arriverait sans doute un jour, comme aux autres ; si par chance j’y échappais, je devrais fuir sans me retourner. Deux soldats sont restés dans l’immeuble, j’ai compris qu’ils m’attendaient, alors je suis partie. J’ai jeté mon manteau sur lequel était cousue l’étoile de David, identifiant les juifs. A la gare Montparnasse, je me suis cachée dans un wagon ; je me suis endormie. C’est le départ du train qui m’a réveillée. Je n’avais aucune idée d’où il m’emmenait, mais c’était sans importance ; j’ai décidé de rester dedans le plus longtemps possible. J’ai pu échapper au contrôleur, mais à cette gare, quand j’ai aperçu les camions de soldats, j’ai eu peur ; je suis descendue, mais ils étaient déjà là, et sans vous…
- Mais que vous auraient-ils fait ?
- A Paris, il arrêtent tous les juifs. Pas ici ?
- Je ne sais pas …
- Je suis juive, comme mes parents. Où les ont-ils emmenés ?
Elle s’est mise à pleurer doucement. Julien ne sait pas quoi faire ; il passe son bras sur ses épaules, elle pleure contre lui. Il n’a jamais osé toucher une fille de cette façon ; il se dit que c’est à cause de la guerre, de sa décision d’aller se battre.
Posté le 31.07.2007 par cahierscotentin
Déjà la fin de cette aventure.
Par des petites caches entre les clos, ils continuent leur chemin ; Sarah ne lâche pas la main de Julien, mais elle ne tremble plus. Devoir affronter un vrai danger semble lui donner des forces :
- “ Ça va ? s’inquiète julien
- Ça va ! Et puis d’abord, je n’ai pas peur, je suis un garçon !
- Tu m’étonnes ! C’est quand il y a du danger que tu te mets à rire !
- En vérité, je suis morte de trouille ! Marche !
Victor s’est arrêté près de la barrière d’un champ :
- “ Vous voyez la petite grange ? Entrez là ; vous y trouverez de quoi manger ; je ne sais pas combien de temps vous allez rester là, ma mission est finie. Je ne sais pas qui viendra vous chercher, ni quand ; et vous avez déjà oublié comment vous êtes venus !
- Alors adieu ! Et merci ! Après la victoire, nous reviendrons vous présenter nos enfants !
Victor a disparu à l’angle du chemin, et ils sont entrés dans le bâtiment ; une table sur laquelle du pain et des pommes, un pichet d’eau, et dans un coin, une paillasse où s’allonger. Il n’y a plus qu’à attendre. Tant qu’il reste un peu de jour, ils mangent un morceau de pain et une pomme ; puis ils s’allongent et s’endorment rapidement, tout contre l’un de l’autre car le froid les gagne.
Un bruit réveille Julien ; la nuit est noire, mais il entend des pas tout proches, et la porte s’ouvre. Un filet de lumière émanant d’une lanterne sourde vient se poser sur lui.
– “ Bonjour jeunes gens, c'est l'heure.
– Bonjour ! Où va t-on ?
– Tu es trop curieux mon garçon ! Il y a juste à me suivre et à faire exactement ce que je dis. Vous venez de loin ?
– Du sud de la Manche.
– Pourquoi être venus ici ?
– Parce que c’est là que celui qui m’a aidé m’a envoyé ; et puis j’avais déjà entendu parler de la Hague.
– Ah oui ? Par qui ?
– Il y a quelques années, par un bagnard qui rentrait chez lui. Il a parlé fraude avec mon père. Lui c’était le tabac, mon père, c’était la goutte ; ils se sont bien entendus ! Il en a ramené un peu.
– Tu es un peu trop bavard, garçon, mais tu m’intéresses. Il est donc rentré ! … Comment s’appelle ton père ?
Louis a continué de faire parler Julien pendant que Sarah s’éveillait, difficilement d’abord, puis elle s’était levée d’un bond en prenant conscience de la présence.
- “ Alors ça y est, c’est le passage ?
- On va y aller, oui. Tu n’as pas peur ?
- Pas plus que toi, gros malin !
Louis leur a mis dans la main une ficelle dont il garde un bout :
- “ C’est notre fil d’Ariane. surtout ne le lâchez pas ; il ne s’agit pas que je vous perde !
Il a fermé la lanterne et ils sont sortis. Ils marchent en file indienne, reliés par cette ficelle. Leurs yeux s’habituent doucement à l’obscurité ; Louis marche comme s’il y voyait et les renseigne sur les obstacles. Ils devinent maintenant les murets qui bordent le sentier qu’ils suivent. Ils marchent ainsi une demi-heure. Louis s’est arrêté :
- “ Un petit peu de sport maintenant. Il va falloir descendre le long d’une corde.
- Ça va aller, Sarah ? demande Julien
- Ne t’en fais pas, j’irai où tu vas !
- Sarah ? J’avais cru que vous étiez deux hommes !
- C’est à cause des vêtements.
- Ça m’est égal, mais il y a après une autre descente plus longue…
- Ça ira !
Une fois dans la grotte, Louis à rouvert la lanterne :
- “ Où sommes-nous ? demande Sarah
- Tout près de l’Angleterre, madame la curieuse. Ne bougez pas et silence total !
Louis s’est éloigné vers le fond de la grotte ; il a emporté avec lui la lanterne qui donne un fin rai de lumière. Il revient après quelques minutes et les invite à le suivre en éteignant la lanterne qu’il pose au sol :
- “ Nous n’en aurons plus besoin. La patrouille vient de passer sur le chemin en contre-bas, j’ai donné le signal, il faut y aller. Une dizaine de mètres à descendre. J’y vais en premier, puis Sarah, puis Julien. Ne vous inquiétez pas de la corde, j’ai le temps de vous conduire et de revenir la ramasser. Ça ira ? Alors suivez-moi.
Il est descendu avec Sarah juste après lui ; il la guide dans la falaise qu’il connaît par cœur. Julien a attendu un peu avant de s’engager ; en quelques minutes angoissantes, ils sont sur le sentier.
- “ On reprend le fil d’Ariane et en avant !
Ils prennent le chemin de l’Etablette qui descend à flanc de falaise jusqu’à la plage de galets :
- “ Ne bougez pas de là, il n’y a aucun danger, la patrouille en a encore pour trois quarts d’heures, et le bateau va arriver. Adieu !
Avant qu’ils n’aient le temps de répondre, il a disparu. Ils entendent à peine ses pas qui montent rapidement le chemin. Quelques minutes après, une voix basse venant de la mer les appelle :
- “ Approchez un peu, guidez-vous sur ma voix ; ça y est je vous vois, ne bougez plus j’arrive.”
Une main s’est posée sur l’épaule de Sarah qui étouffe un cri :
- “ N’ayez pas peur, en route.”
Ils font quelques pas dans l’eau et montent dans une petite barque que l’homme dirige rapidement vers le large ; un bateau les attend. L’homme hisse la voile et le vent les porte vers le nord :
- Dans dix minutes, ce sera fini.
- Mais comment faites-vous tous pour y voir dans la nuit ?
- Peut-être avons-nous quelque chose des chats… Nos yeux sont habitués. Depuis que je suis tout petit, je pars en mer au milieu de la nuit ; une étoile me suffit comme lanterne. Attention, nous y sommes !
Il affale la voile, en laissant juste assez pour cacher le côté babord :
- “ Restez derrière la voile, ne dites rien. Dans un instant quelqu’un va venir vous chercher. Adieu !
Ils l’entendent qui jette à l’eau ses casiers ; au même instant, un bruit dans l’eau les fait se retourner : une petite trappe éclairée s’est ouverte dans la mer !
- “ Descendez, vite “
Sans autre explication, ils enjambent le plat-bord et disparaissent dans l’écoutille qui se referme sur eux :
- “ Bienvenue à bord !
- Mais enfin, où sommes-nous ?
- En Angleterre madame ! Enfin, à bord d’un sous-marin de sa Majesté. Encore quelques heures et vous serez à Londres.
- Vrai ? Oh, merci !
- Maintenant calez-vous sur ce semblant de siège, et ne bougez plus ; nous avons peu d’espace, ne nous gênez pas dans la manœuvre.
Ils se sont serrés l’un contre l’autre dans le coin indiqué, et se sont endormis, bercés par le ronronnement à peine perceptible des moteurs électriques.
Posté le 26.07.2007 par cahierscotentin
j'ai failli vous oublier ! Un peu débordé par les petits-enfants...
Julien s’est levé à l’aube comme à son habitude. Il recherche sur sa peau, dans ses mains le souvenir de la caresse, de l’odeur de Sarah qui dort avec aux lèvres un sourire apaisé. Il descend rejoindre Jules et Albertine qui mangent un bol de soupe avant de partir à la traite :
- “ Alors mon garçon, bien dormi ?
- Merveilleusement ; ça faisait trois nuits que je n’avais pas fermé l’œil…
- Sûr qu’on est mieux dans un lit.
- Je viens traire avec vous.
- C’est pas de refus. Albertine, si t’as autre chose à faire, Julien va m’aider pour la traite.
- Merci mon garçon, du temps qu’il fait !
- Madame Albertine, auriez-vous quelques vêtements pour Sarah, des restes de votre fille ? Elle n’a que ce qu’elle portait hier soir, et ce n’est vraiment pas ce qui convient ici.
- Elle n’est guère plus grosse que n’était ma fille à quinze ans ; je vais lui trouver ce qu’il lui faut !
- Merci.
- Mange donc ta soupe, Jules t’attend.
Quand il rentre de la traite, Sarah est là, vêtue d’une jupe de drap et d’un pull de grosse laine, radieuse. Ils s‘attardent un instant à l’écart :
- “ Dommage que ce ne soit que pour quelques jours, on est bien ici !
- Oui, vivement ce soir…
- Ah, ce soir, tu resteras sage…
- Qu’est-ce qu’il y a ? Tu ne veux déjà plus de moi ?
- Tu sais quand même que c’est en faisant l’amour qu’on fait les bébés…
- Ben oui, quand même.
- Eh bien hier soir, c’était encore sans risques, mais maintenant, il faudra un peu de patience.
- T’es sorcière ou quoi ?
- Non idiot, mais mon père est médecin, il m’a tout bien expliqué, et je sais quand je suis fertile ou pas. Quand nous déciderons d’avoir un enfant, je te le dirai ; mais je ne crois pas que ce soit le moment.
- Pas vraiment, non, je suis bien d’accord, surtout qu’on n’est pas vraiment mariés…
- Tu es froussard, ou tu es puritain ?
- Sans doute un peu les deux.
Ils se sont embrassés en riant. Ce rire heureux a duré une semaine, et puis un homme est venu les chercher un mardi soir à la nuit tombante, pour les emmener à Helleville où il les installe dans la sacristie :
– “ Ici c’est chez moi ; je suis le sacristain. Demain, c’est un autre qui vous emmène ”
– Qui donc ?
– Je n’en sais rien ; mon travail était juste de vous amener là. Bonne nuit et adieu.
Avec l’angoisse ajoutée au froid de la nuit, ils ont eu bien du mal à dormir malgré les couvertures du bedeau. Ils se sont assoupis à l’aube, peu de temps avant que Victor accompagné d’un autre gendarme en uniforme les réveille ; pendant que son collègue les attend à l’extérieur, Victor leur explique qu’il ne veut pas que ses beaux-parents sachent le rôle qu’il joue, mais que c’est le meilleur moyen pour passer inaperçus que d’être en compagnie des autorités. Julien n’est qu’à moitié rassuré par la tournure de mystère que prend ici leur aventure, Sarah tremble comme une feuille.
Ils ont pris dans le bourg d’Helleville le car de 7 heures pour Beaumont, en passant par Biville et Vauville ; Sarah est le nez collé à la vitre pour ne rien perdre du paysage que ses yeux de petite parisienne n’avaient pas même imaginé. Dans la descente du Thot, elle s’accroche au bras de Julien :
- “ Regarde, la mer ! Que c’est beau ! ”
Au-delà des dunes, le passage de la Déroute est couvert de moutons blancs. Julien non plus ne connaît pas la mer ; il est allé une fois en pèlerinage paroissial au Mont Saint Michel et c’est tout.
– “C’est aussi la première fois que je vois ça ; oui vraiment, qu’est-ce que c’est beau ! ”
– C’est par où l’Angleterre ?
– Par là vers le nord.
– Mais comment allons-nous traverser ?
– Victor nous le dira sans doute.
Ils sont descendus à Beaumont ; le temps que le car aille jusqu’à Auderville et revienne, ils ont le temps de prendre un verre ; ensuite le collègue repartira et Victor s’occupera de remettre Julien aux autorités de TODT, à Jobourg, après quoi il passera voir sa sœur qui habite Beaumont pour lui confier Sarah. Il reviendra demain par le car. C’est la version officielle pour le collègue qui ne pose pas plus de questions. Dès qu’il est parti, Victor leur explique qu’ils vont devoir faire un bout de chemin à pied, six kilomètres, mais qu’il doit d’abord passer une tenue civile et pour ça, il faut qu’il aille vraiment chez sa soeur qui habite à la sortie du bourg ; ici, un gendarme attirerait trop l’attention. Il va lui raconter une histoire, qu’il vient faire visiter la région au fils d’un ami et sa femme, et qu’il veut les emmener dans les rochers d’Herquemoulin. Pour ça, ce serait bien qu’elle prête à la petite dame un pantalon de son fils et des bottes.
- “ Pour me changer, j’ai toujours des vêtements chez elle, ça m’évite de trimballer un bagage. Si je venais en civil, je devrais payer le car ! Elle va me croire sans hésiter, et en plus elle va nous payer la collation !
- Vous venez souvent par ici ?
- Vers Vauville, oui ; mais c’est la première fois depuis plus de dix ans que je vais retourner jusqu’à Jobourg… Mon père habite là !
- Il s’est passé quelque chose entre vous ?
- A chacun sa vie, tu veux bien ?
- Excusez-moi.
Tout s’est passé comme prévu. Entre Victor redevenu un pêcheur de la Hague et son paysan de Julien, Sarah à l’air d’un adolescent dans son pantalon de grosse toile un peu large pour elle, rentré dans des bottes dans lesquelles ses pieds flottent malgré le rembourrage de vieux journaux ; elle a gardé le gros pull bien chaud d’Albertine, et a caché ses cheveux dans un bonnet de laine rouge comme en portent les marins. En partant, elle rit encore de son image dans la glace de la grande armoire, dans la chambre de cette brave femme tout en sourires et en gentillesses, admirative devant son frère. Ils ont marché deux heures en empruntant dans la lande des chemins abrités par des murets de pierre, prenant l’attitude courbée de Victor qui régulièrement leur fait signe d’arrêter, part un peu en avant, revient leur faire signe d’avancer. Ils aperçoivent de temps en temps la mer au loin comme au fond d’un ravin :
- “ Nous sommes donc très haut ici ? demande Julien
- A plus de 150 mètres au-dessus de la mer ; là où je vous mène, la falaise fait pas loin de 100 mètres, 300 pieds comme on dit ici.
- Mais comment allons-nous descendre ? Il faut bien rejoindre un bateau ?
- Ne vous inquiétez pas, celui qui vous y mènera connaît tout ça les yeux fermés !
- Vous croyez qu’il y a des allemands ?
- Pourquoi penses-tu que je prends tant de précautions ?
A ce moment, ils entendent un bruit de moteur vers le nord ; une sirène se met à hurler, et des tirs de mitrailleuses claquent dans le silence de la campagne ; un avion aux couleurs anglaises passe presque au-dessus d’eux, et disparaît vers la mer.
- “ Un vol de reconnaisance. Ils viennent faire des photos.
- Les tirs étaient plutôt proches ?
- Nous sommes à moins d’un kilomètre de Jobourg ; le camp allemand est là. Nous allons maintenant couper vers la mer.
Posté le 18.07.2007 par cahierscotentin
Victor sait quand il doit arrêter de poser des questions. A son brigadier qui vient d’entrer, il montre la convocation remise par Julien :
- “ Qu’est-ce qui leur prend à Brécey ? On ne sert pas d’agence de recrutement pour les nazis ! Manquerait plus que ça !
- Je vais m’en occuper. Je dois aller à Beaumont un de ces jours voir ma sœur, je les emmènerai.
- Mais la fille ?
- Ils ne veulent pas se quitter…
- Bah ! Pourvu qu’ils s’en aillent !
Victor prend Julien à part :
- “ Le collègue de Brécey a été imprudent, mais c’est sans conséquences, le brigadier est un brave homme. Je vais vous emmener dans une ferme retirée où vous resterez jusqu’au vol du papillon ; je viendrai vous chercher quand ce sera le moment ”
Ils ont attendu un moment que Victor puisse s’occuper d’eux. Vers dix heures, il est venu les chercher, et les a conduits avec le fourgon de la gendarmerie jusqu’à la ferme de la Beauce, une grande ferme isolée au fond d’une chasse au sud d’Helleville, tenue par ses beaux-parents. Ils ont depuis longtemps convenu qu’ils l’aideraient “ s’il fallait sauver des gens ”. Pour qu’il n’y ait pas de problèmes avec la morale, il les présente comme mari et femme, “deux gosses qui viennent de se marier et qui ne veulent pas être séparés par la guerre ”. Ici, on sait quand il ne faut pas poser de questions. Toute personne en souffrance est la bienvenue.
- “ Dame, faudra nous aider un peu ! On est tout seuls depuis que la fille a marié ce gars-là, et que notre fils est prisonnier en Allemagne.
- Y a pas de problème, monsieur, ça va même me faire du bien de m’y remettre.
- T’es pas d’ici toi ma petite ; à voir tes mains, t’as pas l’air d’avoir beaucoup appris à travailler.
- C’est la première fois que je viens dans une ferme, mais je sais coudre et repasser ; si vous avez du linge à réparer, profitez-en .
- Alors la mère va être contente !
- Faut qu’on vous loge ; vous êtes bien mariés ?
- Victor vous l’a dit ! Il n’y a pas longtemps…
- Drôle de voyage de noces que vous avez là ! Alors on va vous donner la chambre du fils ; ça ne lui fera pas tort, et vous serez bien. Mais sûr le pauvre petiot qu’il serait mieux dans son lit ici que là où qu’il est. Il n’a que vingt trois ans…
- Et vous le savez, où il est ?
- On a reçu une lettre, sur un papier des allemands, où il disait qu’il était loin, au-delà de Berlin, et il y a une adresse, mais c’est un secteur militaire, alors on ne sait pas vraiment où c’est.
- Il faut espérer, ça finira bien un jour.
- Merci, t’es un bon gars. Moi, c’est Jules, et ma femme, c’est Albertine.
- Et nous, Julien et Sarah.
- Sarah, la femme d’Abraham, la mère de tous les peuples… Tes parents doivent être de bons chrétiens pour t’avoir confié un tel destin !
Sarah a souri, mais n’a pas répondu, surprise qu’un paysan au fond de sa campagne ait une telle culture biblique. Comment réagirait-il si elle lui disait qu’elle est juive ?
Après le repas du soir, une bonne soupe de légumes et un morceau de fromage, ils sont montés dans leur chambre. Julien se sentait gêné de dormir avec elle, dans un lit. Dans la grange, ça n’était pas pareil, ils n’ont fait que se réchauffer :
- “ Je vais dormir par terre, ne te soucie pas de moi, j’ai l'habitude de dormir à la dure…
- Pourquoi ? Je ne vais pas te manger ! Et puis Victor nous a mariés !
- C’est pas pareil !
- Et si moi je veux être mariée avec toi ? Tu m’as sauvé la vie, tu es gentil, tu es plutôt beau gars, je ne veux plus te quitter.
- Tu es la première qui me fait une vraie déclaration d’amour.
- A moins que tu ne veuilles pas de moi ?
- Faudrait être difficile ! Je ne sais pas ce qu’en dirait mon père ; il rêvait de me marier à la fille des voisins, une vraie paysanne, courageuse mais plus ronde et plus rouge que toi… et pas bien maline !
- Allez viens mon homme. Victor l’a dit, nous sommes mariés ! Quand tu auras gagné la guerre, on arrangera ça…
- Mais David ?
- C’était un ami d’enfance ; peut-être qu’on se serait mariés, je ne sais pas. Ils l’ont pris, et je sais qu’il ne reviendra pas ! Aide-moi à ne pas en souffrir ! David, mes parents… ! Il n’y a que l’amour pour me sauver de cette douleur là !
Elle s’est collée contre lui, le déshabille. Il frémit. Il n’a jamais approché une fille ; à part les grivoiseries des soirs de batterie, il ne connait rien à l’amour :
- “ Laisse-moi faire, je vais t’apprendre ; tu vas voir, ça vient tout seul.”
Elle lui a pris sa main qu’elle a posée sur son ventre ; elle a dû le pousser un peu pour qu’il descende. Il a frissoné en caressant sa peau soyeuse, doucement ; ses doigts se sont crispés quand il a senti la douce toison, il a encore pensé aux agneaux, si chauds ; pendant ce temps, la main de Sarah s’est attardée sur son sexe, et son corps a compris avant sa tête ce qu’il avait à faire ; ils se sont enlacés dans un gémissement commun et il a plongé à corps perdu dans les profondeurs brûlantes qu’elle ouvrait pour lui. Leur mariage a pris en un délicieux instant une réalité définitive.
- « Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe, Qui repose entre mes seins…
- Qu’est-ce que tu dis ?
- « Que tu es beau, mon bien-aimé, que tu es aimable ! Notre lit, c'est la verdure…
- « C’est beau ce que tu dis ! C’est un poème ?
- C’est dans la Bible, « Le Cantique des Cantiques » du Roi Salomon.
- Tu as lu la Bible ?
- Mon père nous en lisait un passage chaque soir ; le Cantique des Cantiques était son préféré. Il y a beaucoup de passages sur l’amour…
- Le curé ne nous a jamais appris ça au catéchisme !
Ils se sont endormis en riant.