Je n'ai pas écrit que des romans ou des contes. Il m'est arrivé aussi de publier des expressions d'homme libre dans le domaine socio-politique. Même s'ils datent de quelques années, il s'avèrent d'une actualité de plus en plus criante.
Interdit d’Interdire
Extrait de « MAIS VIVRE SANS TENDRESSE ou Parlez-moi d’Amour » 2003
Mai 68 m’a surpris alors que j’étais étudiant, de ces étudiants “ transfuges-sociétaux ”, en pleine ascension de ma ruralité originelle vers la caste choisie des enseignants, et ce grâce à cette école de la République à laquelle je reste viscéralement attaché.
Ce mai-là voulait “ libérer ” : la pensée, la parole, l’individu, la sexualité ; sortir l’homme de ce principe social posé sur l’affirmation incontestable qu’un bon citoyen était un citoyen servile et obéissant, qu’un enfant “ bien éduqué ” était un enfant soumis, à coups de trique si nécessaire.
Rien, ni dans ma famille ni dans mon cursus scolaire, ne m’avait préparé à cet affrontement avec ma propre absence de conscience idéologique. J’étais politiquement d’une grande naïveté, et ce Paris en explosion m’a brutalement ouvert à un monde des idées qui m’a depuis, toujours fasciné.
Après mon diplôme “ d’instituteur spécialisé pour l’enseignement dans les classes de perfectionnement ” acquis cette année là, je me suis très vite retrouvé en poste de responsabilité dans un Institut Médico-Pédagogique ; les titulaires de diplômes étaient encore rares à cette époque, et beaucoup de mes collègues ont connu cette même situation. Tout était à faire dans ces structures en évolution, encore essentiellement fondée sur un esprit de bénévolat, même si la toute récente “ convention collective ” de mars 1966 venait de poser un cadre sur lequel s’installer.
Définir un Projet éducatif, faire découvrir des méthodes et des techniques de travail, recruter des personnes qualifiées, et en même temps se voir reconnu, investi d’autres responsabilités, en même temps côtoyer les instances régionales, prendre part à la formation, accéder un jour, avec une part de hasard, à une Direction d’Institution… Un parcours ordinaire appuyé sur une double passion : celle du partage au quotidien de la vie d’enfants en souffrance dans leurs capacités d’insertion sociale, et celle nécessairement liée de s’ouvrir soi-même à une humanité “ debout ”. Je dis “ nécessairement liée ”, car je ne peux pas prétendre aider des enfants à se dresser en tant qu’individu dans une société qui n’a aucunement le projet de leur faire place si je ne suis pas moi-même impliqué dans les combats pour la faire. Je me suis donc impliqué, et j’ai assis sur cette vie là des convictions solides qui concernent la Vie, que j’ai mises en pratique en tant qu’éducateur, de mes propres enfants comme de ceux des autres ; ces convictions, je les ai aussi construites sur un travail d’équipe, car je n’aurais rien découvert sans le partage de ce quotidien avec des collègues, avec D’AUTRES.
Tels étaient nos rêves, dans lesquels Rousseau avait une place privilégiée, qui m’ont valu d’entendre évoluer les qualificatifs qu’on m’attribuait : soixante-huitard, puis post-soixante-huitard, et enfin soixante-huitard attardé ; je les assumés, même “ l’attardé ”, car ils contenaient malgré tout la reconnaissance d’une référence à laquelle je reste attaché, au-delà des illusions perdues qui concernent clairement Rousseau : non l’enfant n’est pas “ naturellement bon ”, non l’individu social n’est pas par nature attentif aux autres.
Mais je n’accepte pas qu’aujourd’hui, parce que “ je ” dis (ce “ je ” n’a rien de personnel, et si j’en crois les médias, il est même très largement pluriel) que l’enfant a droit à une éducation qui le fasse avancer vers une vie adulte accomplie, parce que je dis qu’il nous revient de le protéger et de l’accompagner, parce que ma pratique me fait dire que la société développe au nom de la “ liberté ” (d’expression, de création,…) des produits et des images qui nous mettent en danger à travers ce que cela véhicule de destructeur pour l’esprit des hommes en devenir, que parce que je suis de ceux qui une fois de plus s’insurgent, non je n’accepte pas qu’on me qualifie de “ réactionnaires ” ; les mots ont charge d’histoire, et celui-là contient les pires idées que je n’ai cessé de combattre. Ringard peut-être, cela fait partie de l’apanage de l’âge ; mais certainement pas réac ! Je “ Vous ” l’interdis ! et ce “ vous ” s’adresse à ceux qui lient le devenir de l’Humain à l’Avoir qu’il est capable d’acquérir et tant pis pour les autres, aux économistes tapageurs qui ont su verrouiller à leur profit les chemins du pouvoir et que rien n’arrête, que ce soit pour fermer des usines, polluer des mers et des côtes, empoisonner des campagnes, ou pour asservir des populations pour construire un pipe-line.
Cet “ interdit ”, j’en use avec tout le respect que je mets dans ce mot. Car “ interdire d’interdire ” n’a jamais été pour nous la porte ouverte à l’individualisme et au libéralisme triomphant qui mène le monde présent, société “ jupitérienne ” qui dévore ses enfants, envahie par une folle toute-puissance dévoyée. Comment l’interdit-d’interdire a-t-il pu être assimilé à un rejet de l’auto-censure, celle que chacun doit développer pour lui-même pour accéder à la liberté ; ou plus grave encore à une rupture des tabous fondateurs qui donnent seuls accès à la définition des sociétés civilisées ; à quel moment notre génération qui avait inventé ce slogan a-t-elle perdu le fil pour qu’un tel non-sens devienne le modèle pour nos enfants, et vecteur de destruction pour nos petits-enfants !
Jamais je ne me résignerai à accepter qu’on mette un enfant à genoux, qu’il soit Français ou Birman, pour le contraindre à une vie dont il ne serait pas maître. Car se vouloir libre, c’est d’abord vouloir que l’autre le soit ; ma liberté est à ce prix ; de quoi pourrais-je parler si je me crois libre en écrasant les autres ? J’ai pour ma part envie de parler d’Amour, et de son support qu’est la Tendresse, envie d’avancer sur cette voie qui ouvre les enfants à leur Etre et à leur liberté, plutôt que d’en faire des envieux de l’Avoir, ce que d’autres s’acharnent à installer comme modèle, et avec quelle violence !
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