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cahierscotentin
Description du blog :
actualité littéraire des Cahiers du Cotentin. Publications de Michel Lebonnois et évènements
Catégorie :
Blog Livre
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11.12.2006
Dernière mise à jour :
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Pour vos vacances

Pour vos vacances

Posté le 03.07.2007 par cahierscotentin
Vos visites sont nombreuses en ce moment. En attendant la reprise des "Rencontres autour d'un Verre" le 28 septembre, dans un nouveau bar car Bruno et Colette ont vendu le "Gré du Vin", je vous offre pour occuper vos vacances un extrait de "DEROUTE - Ombres - Destins", en cinq épisodes : l'histoire de Julien et Sarah.

"Les gendarmes sont arrivés très tôt ce matin du lundi 16 mars 42 à la ferme de Brécey.

Quand Joseph, le patron, les a vus entrer dans la cour, il a pensé à la goutte, que le bagnard ou quelqu’autre jaloux l’avait donné. Mais non, les gendarmes lui demandent où est son fils Julien ; matois le bonhomme leur dit qu’il l’a envoyé aider son beau-frère de Saint-Pois qui a une coupe de bois dans la forêt de Saint-Sever ; il doit rentrer dimanche.
- “ Faudra nous l’envoyer !
- Qu’est-ce qu’il a fait ?
- Ordre des autorités ; tous les garçons de plus de 20 ans doivent se porter volontaires, sinon ils seront déclarés déserteurs.
- Pas pour se battre !
- Non, pour aller travailler pour les Allemands, en Allemagne ou en France, là où ils ont besoin d’ouvriers ; chaque jeune volontaire fera libérer un prisonnier.
- Mais j’ai besoin de mon fils !
- Vous êtes comme tout le monde.

Dans la soirée, Joseph est surpris de voir revenir seul le plus jeune des gendarmes, un grand gars au visage sympathique, bien qu’encore un peu gêné aux entournures dans son uniforme :
- “ Qu’est-ce que vous voulez encore ! Il est pas rentré, Julien, il ne rentrera que dimanche ! Et puis qui êtes-vous, je ne vous ai encore jamais vu, que deux fois aujourd’hui ?
- Je viens d’arriver en poste ici il y a trois jours. Avant j’étais aux Pieux.
- Et alors ! C’est-y que vous faites comme le nouveau vicaire, vous faites la tournée pour connaître les gens ?
- Ce n’est pas vraiment ça, c’est rapport à votre fils ; je ne pouvais rien dire devant mon chef, mais là, j’ai fini mon service. Si je reviens, c’est pour vous dire que si vous ne voulez pas que Julien parte en Allemagne, je peux vous aider, mais il va quand même devoir partir ; s’il n’y a pas assez de volontaires, ça finira bien par devenir obligatoire, et alors ce sera la prison ou un camp pour les réfractaires. Si vous préférez qu’il aille aider la France, alors faites-lui passer ce mot qui lui explique comment faire ; surtout qu’il l’apprenne par cœur et qu’il le détruise. Il faut qu’il aille jusqu’à la gendarmerie des Pieux, et qu’il dise qu’il a un message de Fernand pour Victor, c’est un collègue. Il devra lui demander “ quand le papillon va t-il butiner ? ”. L’autre saura quoi faire. C’est écrit sur le papier, mais surtout qu’il ne le garde pas avec lui. Je lui ai préparé aussi une convocation pour se présenter à la gendarmerie des Pieux pour s’engager, au cas où il aurait un contrôle. Qu’il le donne à Victor ; il le détruira après son départ.
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
- C’est comme vous décidez ; mais c’est l’Angleterre ou l’Allemagne. Rester, il ne peut pas.
- Sûrement pas l’Allemagne !
- A vous de voir, mais ne tardez pas.

Dès que le gendarme est parti, Joseph est allé ouvrir le caveau à goutte.
- “ Julien ! Viens voir !
- Qu’est-ce qui se passe ? Sont-ils partis ?
- Tu disais que tu préférais partir en Angleterre plutôt que de t’engager avec les boches. Es-tu toujours décidé ?
- Plus que jamais.
- Alors, tiens.

Joseph lui donne les papiers du gendarme et lui explique les consignes :
- “ Tu dois apprendre par cœur ce qui est écrit sur ce papier ; n’oublie rien, surtout pas le mot de passe. Garde bien sur toi ta convocation, avec tes papiers d’identité pour les contrôles. Comment vas-tu aller ?
- J’ai des papiers en règle, une convocation officielle, rien ne m’empêche de prendre le train ou le car ; ne t’inquiète pas, je vais me débrouiller ; je ne comprends rien à tout ça, j’espère que ce n’est pas un piège. Mais au moins j’aurai essayé.

Il est parti dès le lendemain matin, emportant un petit baluchon de vêtements roulés dans une couverture et un sac de provisions, de quoi tenir deux ou trois jours. Par le car de sept heures et demie, il a rejoint Avranches où il a pris l’omnibus pour Coutances. A Folligny, le train doit attendre vingt minutes la correspondance avec le Paris-Granville ; Julien en profite comme les autres voyageurs pour se détendre les jambes et fumer une cigarette. Au moment où l’express s’immobilise dans le crissement des freins, il aperçoit à travers les jets de vapeur deux camions allemands qui arrivent sur l’esplanade de la gare. Alors qu’un groupe de soldats entre sur le quai, une jeune fille descend du train ; elle a l’air perdue à l’approche des soldats, regarde autour d’elle. Julien la trouve jolie bien que sa tenue, un gilet de laine sur une robe à fleurs, ne soit guère adaptée ni à la saison ni à la région ; il pense qu’elle doit venir de Paris. Elle est menue, des cheveux châtains descendent en boucles sur ses épaules, son teint pâle fait ressortir ses yeux noirs ; à ce moment, Julien remarque son air d’animal traqué ; sans hésiter, il va vers elle, la prend par la taille, l’embrasse au moment où les soldats arrivent près d’eux et la fait monter dans le train de Coutances avec lui. Un soldat l’attrape par la manche, lui demande ses papiers. Julien lui présente sa carte d’identité et sa convocation portant le tampon de la gendarmerie ; le soldat montre la jeune fille qui s’est éloignée dans le wagon ; Julien commence à lui expliquer qu’elle est sa fiancée, qu’elle l’accompagne. Sur un coup de sifflet, le train démarre, et prend de la vitesse malgré les signes du soldat…

Julien rejoint la jeune fille :
- “ Excusez-moi, mademoiselle, j’ai cru comprendre que vous aviez peur des soldats ; j’ai fait ça sans réfléchir, je suis désolé.
- Je vous remercie au contraire, je n’ai pas de papiers, j’ai dû quitter Paris précipitamment. Vous avez vu comment je suis habillée !
- Du temps qu’il fait, vous devriez avoir un manteau !
- J’en avais un , je l’ai jeté !
- Jeté ? Du froid qu’il fait !
- Oui, dans une ruelle…
- Mais pourquoi ?
- A cause de l’étoile !
- L’étoile ?
- Vous êtes donc à ce point ignorant de ce qui se passe ailleurs ?
- Je le crains, oui.
- Alors je vais devoir vous raconter.
- Je m’appelle Julien…
- Et moi Sarah. Pourquoi voyagez-vous ?
- Je vais voir un ami dans la Hague.
- La Hague ?
- Oui, tout à la pointe de la Presqu’île. Il va m’aider à trouver du travail.
- Parce qu’il y a du travail par ici ? Moi, je suis étudiante.
- Pourquoi avez-vous dû partir ainsi ?
- Quand je suis rentrée chez mes parents hier soir, la police allemande sortait de l’immeuble ; mes parents étaient avec eux ; ils les ont fait monter dans un camion. Mon père m’avait prévenue que cela arriverait sans doute un jour, comme aux autres ; si par chance j’y échappais, je devrais fuir sans me retourner. Deux soldats sont restés dans l’immeuble, j’ai compris qu’ils m’attendaient, alors je suis partie. J’ai jeté mon manteau sur lequel était cousue l’étoile de David, identifiant les juifs. A la gare Montparnasse, je me suis cachée dans un wagon ; je me suis endormie. C’est le départ du train qui m’a réveillée. Je n’avais aucune idée d’où il m’emmenait, mais c’était sans importance ; j’ai décidé de rester dedans le plus longtemps possible. J’ai pu échapper au contrôleur, mais à cette gare, quand j’ai aperçu les camions de soldats, j’ai eu peur ; je suis descendue, mais ils étaient déjà là, et sans vous…
- Mais que vous auraient-ils fait ?
- A Paris, il arrêtent tous les juifs. Pas ici ?
- Je ne sais pas …
- Je suis juive, comme mes parents. Où les ont-ils emmenés ?

Elle s’est mise à pleurer doucement. Julien ne sait pas quoi faire ; il passe son bras sur ses épaules, elle pleure contre lui. Il n’a jamais osé toucher une fille de cette façon ; il se dit que c’est à cause de la guerre, de sa décision d’aller se battre.



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